INFOGRAMME

Infogramme est le site de Vincent Audette-Chapdelaine.

Blogue
Projets
À propos
Contact

2 octobre 2011

Projet 997: Ventes éclair de produits culturels indépendants québécois

Dans le merveilleux monde du commerce électronique, le modèle des ventes éclair (flash sales) a le vent dans les voiles, et mérite, à mon avis, qu’on s’y attarde. Le concept est le suivant. Il s’agit de créer une boutique accessible uniquement sur invitation, et d’y offrir chaque jour une sélection d’items en vente à grands rabais pour une durée limitée de 24h ou 48h. Ce modèle contribue à créer autour de la boutique une communauté fidèle et fière de son accès exclusif, chaque jour à l’affut de nouvelles ventes. Les invitations se répandent grâce aux membres, qui peuvent y attirer leurs amis en échange de rabais supplémentaires. Ceci contribue à faire connaître le service, qui en réalité n’est pas aussi exclusif et difficile d’accès qu’on le laisse croire.

Une dimension importante du succès des ventes éclair est la qualité de la sélection effectuée. Souvent, un commentaire éditorial est fourni pour offrir un contexte et personnaliser la vente. S’en dégage une présomption, généralement justifiée, de qualité des produits offerts, un autre incitatif à l’achat. Une confiance se crée entre le vendeur et les acheteurs, qui forment en quelque sorte une même communauté, qui partage des goûts communs relativement spécialisés, et mutuellement à l’affût autant de bons prix que de bons produits.

Ce modèle est omniprésent dans le secteur de la mode, avec par exemple Gilt et la montréalaise PRIVÉ. Amazon l’explore également avec sa récente boutique MyHabit. On voit aussi le modèle apparaître dans d’autres secteurs, et l’exemple le plus notable est sans doute Fab, qui s’adresse aux amateurs de design. On y vend toutes sortes de produits, dont, à l’occasion, des magazines et des livres. Si ça vous intéresse, je vous recommande vivement cette entrevue avec le fondateur Jason Goldberg.

Voici donc l’idée que j’ai rapidement esquissé lors d’une intervention au BookCamp vendredi. Il pourrait être intéressant de tenter la mise sur pied d’une boutique suivant ce modèle et s’adressant aux amateurs de culture indépendante québécoise. Notez le choix de cibler le public amateur de culture indépendante en général, et non seulement de littérature. Je crois qu’il vaut mieux cibler un public très spécialisé (les amateurs de «culture indépendante», un concept qui dépendra grandement de la qualité de la sélection éditoriale effectuée en amont) et offrir une diversité de produits (littérature, musique, etc.), que de choisir une famille précise de produits (les livres) et d’offrir des produits s’adressant à des publics différents (jeunesse, adulte, etc.).

Cette boutique de produits culturels indépendants québécois pourrait, j’ose croire, susciter un certain intérêt et permettre d’hausser les ventes des livres, albums, films, revues, fanzines, billets de spectacles et autres productions culturelles indépendantes d’ici, en version matérielle ou numérique. Cela pourrait également servir d’occasion d’accroître l’accessibilité aux produits de nombreux éditeurs et producteurs qui n’ont pas les moyens, ou l’intérêt, d’investir dans une distribution nationale classique.

16 septembre 2009

L’expérience sociale du tweetage événementiel

J’ai dépassé depuis longtemps le stade de l’utilisateur sceptique de Twitter, celui qui ne parvient qu’à y voir un moyen efficace de s’exhiber et de s’auto-promouvoir. Jusqu’à tout récemment, je demeurais toutefois toujours sceptique sur une utilisation pourtant majeure du service: l’apparente frénésie avec laquelle les participants à des conférences s’adonnent au tweetage live, pendant que la conférence se déroule.

Pour ceux qui ne sont pas au courant, il est maintenant devenu primordial que les organisateurs d’un événement à haute densité de tweeteurs fassent connaître l’identité d’un hashtag (par exemple #idea09) qui sera utilisé par tous les participants afin de relier entre eux l’abondante production de tweets qu’ils généreront avant, pendant et après les activités. Ainsi, organiser une événement physique, aujourd’hui, c’est aussi organiser un événement numérique. En témoignent également la pratique du livestreaming et les services à la Crowdvine. Je n’ai pas de statistiques exactes, mais il a dû se tweeter plusieurs milliers de messages par jour à l’occasion de l’événement de 200 personnes auquel j’assistais dans les derniers jours.

Je croyais jadis que tout ce tweetage était effectué dans une sorte de charité journalistique, afin de tenir au courant ceux qui n’avaient pu assister à la conférence. C’était bien sûr très naïf de ma part: pour quelqu’un à l’extérieur, sauf peut-être pour les grands passionnés et les fans de la dernière heure, ces centaines de tweets sont sans intérêt et sont pour la plupart tout à fait incompréhensibles. Ils sont plutôt une nuisance qui par leur abondance noient subitement les tweets intéressants.

Quelle que soit l’intention du tweeteur événementiel, il est indéniable que son expérience en est transformée, et qu’il participe lui-même à la transformation de l’événement: il en devient un acteur. Le tweetage a fait son arrivée dans les conférences d’une manière certainement très naturelle: je tweete quand j’ai quelque chose à dire, et assister à une conférence est quelque chose que je ne fais pas à chaque jour, donc j’ai envie de tweeter là-dessus, de partager mon expérience à mon réseau. Or il se trouve que 200 personnes réunis dans la même salle partagent à peu près la même expérience, et leurs réseaux respectifs sont probablement fortement interconnectés. Ça commence à devenir intéressant. Pour beaucoup, plutôt que de prendre des notes dans un calepin, la tentation est grande de sortir son iPhone, ou encore carrément d’installer l’artillerie lourde avec Tweetdeck via son ordinateur portable sur ses genoux. Le iPhone dans la poche, au cas où.

Il a fallu que j’assiste à deux jours sur le design de l’expérience sociale pour m’amener à réfléchir à quel point cette pratique — le tweetage lors de conférences — avait transformé ce type d’événements en expérience sociales que je considère de plus en plus comme étant tout autant numériques que physiques (termes que je préfère à virtuel et réel, puisque pour moi le numérique est réel).

Par exemple, hier s’est tenue une présentation d’une conférencière aux idées qui semblaient particulièrement d’arrière garde concernant l’industrie de la presse. Lorsque fut terminée la période de questions (que personne n’avait saisie comme tribune pour exprimer un désaccord), j’entendis un spectateur mentionner que la « discussion dans les coulisses » avait été particulièrement animée. Je vérifie aussitôt Twitter pour constater qu’effectivement, de nombreux participants ne s’étaient pas gênés pour critiquer les arguments de la conférencière, alors même qu’elle parlait. Des centaines de tweets avaient été émis en une heure: les gens se plaignaient, blaguaient et commentaient les affirmations de la conférencière. Elle ne le savait pas, mais sa communication n’était pas à sens unique: elle prenait part à un débat impliquant des dizaines de personnes. Dans cette conversation, elle avait simplement la particularité d’être la seule à utiliser la voix, tous les autres lui ayant attribué l’exclusivité de l’attention dans l’espace physique seulement. Une seule personne parlait dans l’espace physique, mais dans l’espace numérique, tout le monde parlait en même temps. Les off-conférences ne se déroulent plus de l’autre côté de la rue, mais bien au même endroit, en même temps, sur le Web. Plus tard dans la soirée, j’ai remarqué que la conférencière avait pris connaissance de cette rétroaction. Ce faisant, elle a pu répliquer, préciser sa pensée, montrer qu’elle était à l’écoute. Elle comprenait peut-être davantage les nouveaux médias que ce que sa conférence laissait croire, finalement.

Nous devons reconnaître qu’un événement comme une conférence, pour une communauté de citoyens numériques comme les utilisateurs de Twitter, n’est plus simplement une expérience physique. Il s’agit tout autant d’une expérience vécue en ligne, qui commence bien avant la ou les journées de conférences véritables, et qui se prolonge par la suite. Et les chances sont bonnes que les débouchés de la conférence — les idées, les nouvelles perspectives, les apprentissages, fassent leur bout de chemin en ligne également. Un peu comme un film qui, au-delà de l’avant-première lors duquel le réalisateur en personne présente son oeuvre et répond aux questions, se retrouvera éventuellement un peu partout.

Le hashtag attitré à IDEA 2009 était utilisé des semaines avant l’événement physique: pour créer un buzz, pour communiquer des informations, pour organiser du covoiturage, pour recruter des bénévoles, et pour parler de sa propre hâte d’assister à l’événement. Pendant les deux journées de conférences, on l’utilisait bien sûr pour parler des présentations, mais aussi pour rassurer les retardataires qu’ils n’étaient pas les seuls à s’être couchés à 4h et ne pas s’être levés à l’heure, pour organiser des groupes pour aller dîner ou se rendre à l’aéroport, et pour parler des bons et mauvais coups dans l’organisation de l’événement. Ce soir, après la fin de l’événement physique, on s’en est servi pour demander à tous de garder l’oeil ouvert pour un sac volé, et bien sûr pour remercier directement les organisateurs et affirmer que c’était la meilleure conférence à laquelle on avait assisté de toute notre vie.

Mais c’est hier soir que l’utilisation de Twitter m’est apparue la plus surprenante. Le fameux hashtag a continué à être utilisé jusqu’à 4h du matin. On y racontait notre souper, les personnes avec qui on passait la soirée, le nombre de bières qu’on avait bu, et les stars que l’on avait aperçu (c’était le TIFF!). Ainsi put-on apprendre que certains ont partagé un trajet d’ascenceur avec George Clooney et Brad Pitt. Et d’autres de tweeter que ces deux acteurs avaient dû se trouver particulièrement privilégiés d’avoir aperçu en chair et en os de véritables spécialistes en expérience de l’utilisateur. Ces blagues de fin de soirée montrent bien à quel point l’expérience sociale toute particulière qu’est une conférence professionnelle, qui met de l’avant le réseautage à travers une communauté donnée, a atteint de nouvelles possibilités. Il ne suffit plus de blaguer avec 3-4 collègues avec qui on s’entend bien après l’événement officiel: il est maintenant possible, et encouragé, de le faire avec tous ses collègues, simultanément, dans l’espace numérique. Ce type de comportement n’est pas surprenant lorsqu’il a lieu dans un contexte purement amical: envoyer des SMS au pote qui est pris dans un autre party est devenu chose courante. Mais dans un contexte professionnel, cela témoigne peut-être de l’évolution de notre perception de nos relations professionnelles. Ou, puisque cela rejoint une grande quantités d’inconnus, de notre rayonnement professionnel — ce rayonnement en est également un personnel.

La raison d’être des conférences, colloques, congrès, conventions et autres rassemblements est de permettre à des personnes qui partagent des intérêts communs de se regrouper en un même lieu physique pour échanger entre eux, en personne. Véhiculer des idées, apprendre, débattre. Mettre des visages sur des noms, serrer des mains, faire des contacts, prendre une bière après-coup, bref, sortir de la routine tout en parlant boulot, et en sortir enrichi. Toute cette interaction humaine n’a certainement pas perdu son importance, et je dirais qu’elle n’a pas dû diminuer depuis l’arrivée en force du Web. Tout comme l’ordinateur n’a pas éliminé le papier, le Web social n’a pas éliminé les interactions humaines physiques. De telles interactions sont en fait valorisées par la culture numérique qui prône l’ouverture, la transparence, l’authenticité et l’humour. Le temps de la distribution formelle des cartes d’affaires tire-t-il à sa fin? Serait-on en train de commencer à se percevoir, dans des contextes professionnels, comme des humains? Malgré toute l’ironie de la chose, la technologie nous aura-t-elle appris à être nous-même dans toute notre humanité et en toute occasion? Si tel est le cas, ce n’est qu’une question de temps pour que cesse tout simplement la distinction entre identités professionnelles et personnelles. Quant à y être, prédisons la chute de la cravate.

15 septembre 2009

Les nouveaux troisièmes lieux et le design de l'expérience sociale

En sociologie, il existe la notion de « troisièmes lieux », qui, après la résidence et le lieu de travail, caractérisent notre environnement et jouent un rôle essentiel autant dans nos vies que nos sociétés. Le café du coin, le centre commercial, le devant de l’église, la bibliothèque, le parc où on promène son chien, peuvent être caractérisés de troisièmes lieux.

Pour le sociologue Ray Oldenburg, ces lieux sont essentiels à la démocratie et à la participation citoyenne. Ils permettent aux membres d’une communauté de tisser des liens, d’échanger de l’information et des points de vue et de s’organiser pour éventuellement mener des actions citoyennes.

« Third places, then, are « anchors » of community life and facilitate and foster broader, more creative interaction. All societies already have informal meeting places; what is new in modern times is the intentionality of seeking them out as vital to current societal needs. Oldenburg suggests these hallmarks of a true « third place »: free or inexpensive; food and drink, while not essential, are important; highly accessible: proximate for many (walking distance); involve regulars – those who habitually congregate there; welcoming and comfortable; both new friends and old should be found there. » (Wikipedia)

Le Web serait-il devenu le nouveau troisième lieu dominant de nos sociétés? Il est certainement devenu un espace particulièrement bien adapté et largement utilisé pour y avoir plusieurs types d’interactions sociales. Cela amène tout un lot de questions: comment le Web affecte-t-il l’expression citoyenne? Quelles sont les conséquences pour les couches démographiques les moins représentées et actives en ligne? Comment le Web affecte-t-il les relations interpersonnelles? Quelles implications sont liées au fait que ces lieux qui sont bien citoyens soient complètement détachés de l’espace physique et donc de la proximité véritable de ces citoyens? Comment ces lieux virtuels sont-ils gouvernés: quelle place devrait pouvoir jouer le citoyen qui l’occupe dans les décisions relatives à cette gouvernance?

Je compte bien approfondir ces questions dans des billets à venir, mais d’ici là j’ai quelques lectures à faire! La question suivante, toutefois, pourra être adressée bientôt, puisque je suis ces jours-ci à Toronto pour assister à IDEA 2009, une conférence qui porte spécifiquement sur la question.

C’est une question de taille. Alors que le Web prend une dimension sociale aussi importante, les professionnels qui planifient l’expérience des utilisateurs — professionnels aux titres aussi variés que architectes de l’information, spécialistes en utilisabilité et en design de l’expérience, designers d’interaction, etc. — sont confrontés à une réalité nouvelle et colossale. Avec la dimension sociale croissante du Web, notre défi n’est plus tant de perfectionner les interactions des utilisateurs avec des interfaces, ce qui déjà n’est pas chose facile. Le défi maintenant est bien plus grand, il faut perfectionner les interactions des utilisateurs entre eux.

Si la démocratie en dépend, nous faisons bien d’y réfléchir!

12 août 2009

Où êtes-vous sur le Web?

Cet article est paru sur Espace B le 12 août 2009

Quiconque s’est déjà aventuré au-delà de sa page d’accueil sait que le Web est un monde vaste, aux cultures diverses, où on trouve de tout, du plus fascinant jusqu’au plus insignifiant. Afin de nous aider à développer une vue d’ensemble de ce monde complexe en constante transformation, des cartographes nouveaux genres tentent de schématiser cet univers intangible.

Les experts en visualisation de l’information s’amusent déjà à traiter les données brutes, telles que les liens qui unissent les pages Web entre elles, afin d’en dégager des réseaux complexes, comme cette carte structurelle de Wikipédia. Certes, ces données sont structurées et peuvent être utilisées à des fins scientifiques, mais pour la clarté et la lisibilité, ce n’est pas encore gagné.

Toutefois, une carte produite à partir de ces données brutes peut communiquer très efficacement une vision du Web comme objet complexe, un espace de pages liées entre elles par des hyperliens dont la densité varie selon la localisation. Cette vision du Web, pour rebutante et aride qu’elle soit, met de l’avant un aspect essentiel de ce que le Web est: un réseau dont l’importance des nœuds (les sites Web) est liée au nombre de trajets (les liens) qui passent en son centre. Le nombre de liens qui pointent vers un site est en effet un critère de premier plan  – utilisé entre autres dans les algorithmes de pertinence des moteurs de recherche –  pour déterminer son autorité. Pour parler de la nouvelle économie du Web, on parle même souvent de l’économie des liens.

Mais, malgré l’importance des hyperliens, si on souhaite concevoir une représentation utile et facile à consulter des principales destinations et régions du Web, un tel niveau de détail n’est probablement pas approprié, car trop complexe.

D’autres approches, qui permettent de communiquer une vision simplifiée du Web selon ses aspects économiques, sociaux et autres, s’appuient sur des métaphores. Celles de la carte géographique et de la carte de métro sont particulièrement efficaces pour mettre en confiance celui qui la consulte, et lui faire comprendre qu’il s’agit d’un modèle simplifié et non d’une représentation exacte.

online_communities_small

Les amateurs de réseaux sociaux apprécieront certainement cette carte des communautés en ligneconçue par Randall Munroe pour sa bande dessinée xkcd. Les communautés Web y sont représentées selon une superficie proportionnelle à leur population, et sont localisées en fonction de leur emphase sur la vraie vie ou le Web (ouest-est) et entre leurs contenus pratiques ou intellectuels (nord-sud). Le tout n’est pas dénué d’humour (par exemple, «The lonely island» placé non loin de Friendster) ou encore de références à la culture geek (voir QWGHLM, placé à l’extrême nord-est).

Web Trends Map 4

La carte «sérieuse» la plus impressionnante et riche en information que j’ai trouvé est la Web Trend Map 4. Cette carte de la firme japonaise Information Architects, utilise le métaphore du métro en se basant sur celui de Tokyo (vous trouverez ici d’autres utilisation de la métaphore du métro, sans oublier le Métro-Méta bien connu des bibliothécaires!). Chaque site Web y est représenté comme un édicule 3D dont la hauteur est proportionnelle à l’influence et le diamètre à la solidité de la marque ou du site Web associé. Le résultat est, à mon sens, un travail très réussi de design de l’information, même s’il s’agit d’une vision nécessairement incomplète de ce que le Web est véritablement.

Les quelques cartes du Web que nous avons présenté sont davantage des interprétations isolées que des propositions sérieuses pour un système universel de « weblocalisation ». Mais rien ne nous empêche de rêver que, un jour, la cartographie du Web pourra être réalisée de manière standardisée, et que les données pourront être représentées à travers des cartes claires, lisibles, utiles et mises à jour en temps réel!

Toujours est-il que même si ces quelques cartes ne sont pas parfaites et qu’elles ne se mettent pas encore à jour dynamiquement pour suivre les transformations du Web, nous pouvons néanmoins répondre à la question «Où suis-je sur Internet?» de manière beaucoup plus renseignée que nous le permettaient les ressources précédentes.

 

17 décembre 2008

Débat journalistes-blogueurs: ma contribution

La blogosphère s’est enflammée lorsque la FPJQ a adopté, lors de son congrès d’il y a une semaine, un amendement obligeant ses membres à s’engager à respecter le code de déontologie journalistique de la Fédération. Ce qui cause problème n’est pas tant la résolution que ses motivations, bien soulignées dans cet extrait du communiqué émis par la FPJQ au lendemain du congrès (version complète ici):

Le respect des règles de déontologie journalistiques est la seule chose qui distingue les journalistes professionnels des autres communicateurs publics, entreprises ou journalistes citoyens.

Le respect de ces règles donne à l’information produite par des journalistes professionnels une fiabilité et une qualité supplémentaires par rapport aux autres sources d’information.

J’ai suivi avec intérêt ce dossier, qui avait débuté quelques semaines auparavant lorsque le Parti Conservateur avait permis à certains blogueurs d’assister au même titre que les journalistes à son prochain congrès. Je me joins humblement à la discussion, quoique un peu tardivement…

Observations

Au fil de mes lectures, je dresse les observations suivantes:

  • Certains journalistes professionnels s’inquiètent de voir d’autres communicateurs jouir d’une crédibilité équivalente.
  • Plus généralement, on s’inquiète de la dispersion de l’attention des lecteurs et du mélange des genres, et on se demande si le public saura reconnaître l’information crédible.
  • La majorité des membres de la FPJQ considère que le respect de la déontologie journalistique est ce qui définit le journaliste professionnel.
  • La confusion entre le genre et le médium mélangent encore beaucoup trop de gens.

Je ne développerai pas ces différents constats, qui reposent pour l’essentiel sur des préjugés et mythes toujours tenaces (tels que «le blogue est un genre et non un moyen d’organiser l’information» ou «bloguer implique être peu rigoureux»). Ces constats ont été fort bien approfondis par mes collègues blogueurs (Narvic, Michelle Blanc, Bruno Boutot, Benoît Michaud, et sûrement d’autres).

Voici quelques pistes supplémentaires…

Le journaliste et l’artiste, même problème?

Qu’est-ce qu’un artiste? Qu’est-ce qu’un journaliste? Dans les deux cas, on est pris avec un problème vertigineux qui dépasse bien la définition d’un statut professionnel. Simplement dit, selon moi, est artiste celui qui se dit artiste, et ce sera aux autres artistes et au public de juger de la qualité de son travail d’artiste. Le journaliste, de mon point de vue, devrait se définir de la même manière.

Être journaliste ne signifie pas être payé pour rédiger des articles journalistiques, pas plus qu’il ne signifie être publié ou diffusé par un média d’information, pas plus qu’il ne signifie rapporter de l’information susceptible d’intéresser un public. Toutes ces définitions n’entraînent que des problèmes supplémentaires: Un journaliste étudiant est-il un vrai journaliste? Même s’il est très mauvais? Un journaliste qui ne respecte aucun principe d’éthique journalistique est-il quand même un journaliste professionnel? Et si ses articles ne sont publiés que sur un blogue? Un blogue hébergé par un journal est-il davantage journalistique qu’un autre? Un journaliste bénévole pour un magazine est-il professionnel? Et ainsi de suite.

Je suggère donc que l’on arrête de nous poser la question et qu’on laisse quiconque désire s’octroyer le titre de journaliste le faire. Tous les manuels d’introduction au journalisme le disent: pas besoin de formation spécifique. Le journalisme s’acquiert par l’expérience. Une fois qu’on laisse quiconque porter le titre de journaliste, on règle d’un coup notre problème sémantique, et on peut passer à l’étape suivante: distinguer entre les mauvais et les bons journalistes.

L’éclatement des médias et le formidable avenir de l’information

Sur le Web, par le biais du mode de publication convivial qu’est le blogue, de nombreux citoyens ont pris la parole, parfois de manière totalement amateur, mais aussi parfois de manière extrêmement réfléchie, intelligente et originale. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.

En contrepartie, on peut observer dans les médias traditionnels un certain nombre de journalistes en manque de talent et de curiosité, ainsi que beaucoup d’excellents journalistes qui accomplissent leur travail avec professionnalisme et passion. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.

Certes, les médias traditionnels perdent du terrain au profit de la variété et de l’authenticité de voix émergentes sur le Web. En réaction, ils tentent de protéger et solidifier l’accès à la profession, tout en se tournant, ironiquement, vers le nouveau mode de diffusion qu’est le Web.

Ce passage est obligatoire, et il est possible d’envisager que dans une dizaine d’années, l’essentiel de la diffusion médiatique se fera sur le Web, si bien qu’éventuellement la confusion entre les médiums (Web vs. imprimé; site Web traditionnel vs. blogue) s’éteindra d’elle même.

Lorsque tout le monde sera sur le Web, on pourra procéder à la comparaison rigoureuse du taux de popularité des journalistes individuels, et les comparer à celui des blogueurs. Et il y a fort à parier que les médias traditionnels tenteront de recruter ces blogueurs populaires. C’est déjà commencé: le magazine Discover vient de recruter le collectif populaire de physiciens blogueurs Cosmic Variance. Et que dire de Nate Silver, du blogue FiveThirtyEight, considéré comme un des analystes les plus crédibles lors de la dernière élection américaine, qui s’est fait inviter comme commentateur sur les chaînes nationales de télévision, et qui vient de signer un contrat d’édition de 700 000$ pour publier deux livres?

On assiste à l’émergence d’un vaste marché de communicateurs, dans lequel les lecteurs auront le pouvoir de hisser les meilleurs vers le sommet. Vaste concours de popularité qui ne tient pas compte de l’éthique du principal intéressé? Pas vraiment. Les faits non vérifiés et le sensationnalisme sont mal vus dans une large partie de la blogosphère, où règne une formidable culture d’auto-régulation et où se côtoient de l’information et de l’analyse de première qualité. Les blogueurs populaires sont généralement d’habiles communicateurs rigoureux et dévoués. Et comme l’ont dit beaucoup d’autres (par exemple Narvic), l’acte de se commettre à travers un blogue est beaucoup plus engageant que de se commettre dans un média traditionnel, qui défendent généralement ses journalistes en cas de poursuite.

L’avenir pourra être glorieux pour les médias traditionnels, à condition qu’ils reconnaissent la force de ce système afin d’identifier et d’attirer, parmi les meilleurs «blogueurs» d’aujourd’hui, ceux qui deviendront les «journalistes» de demain.

À lire:

20 novembre 2008

La presse en crise après 30 ans de questionnements

La remise en question du modèle économique de la presse écrite ne date pas d’hier. On s’inquiétait déjà de l’avenir des journaux dans les années 1970, alors qu’en Angleterre était introduit le télétexte, une technologie permettant la transmission électronique de textes par les télédiffuseurs. En 1978, dans un article de la revue The Futurist, Kenneth Edwards écrivait ceci:

If we think of a newspaper as being a printed object delivered to our homes, we may be talking about replacing newspaper with an electronic signal. But if we think (as I do) of newspapers as organizations which disseminate news and information by the most efficient methods available — then we are thinking in terms of applying a new technology to an existing institution. (Source)

Cette réflexion aurait pu être écrite ces mois-ci, alors qu’un peu partout sur la planète, on prédit la chute de l’industrie de la presse imprimée et on observe l’émergence de nouvelles pratiques journalistiques.

Depuis plusieurs années, la presse traditionnelle se trouve prise au dépourvu: imprimer coûte de plus en plus cher et rapporte de moins en moins. Les lecteurs et les annonceurs se tournent vers les quotidiens gratuits et vers le Web, où la concurrence, il ne va pas sans dire, est beaucoup plus féroce qu’au kiosque à journaux. La solution que de nombreux suggèrent — cesser d’imprimer et tout miser sur le Web — semble évidente pour plusieurs, mais certainement pas pour les principaux intéressés, qui impriment depuis 400 ans.

Le 28 octobre dernier, le Christian Science Monitor, un quotidien centenaire très respecté et lu partout dans le monde, ose pourtant le grand saut: sacrifier sa version papier pour se consacrer au Web. Selon l’annonce du CSM, seule l’édition hebdomadaire du journal continuera à être imprimée, alors que pendant la semaine, toutes les ressources seront consacrées à la publication en ligne. Pour John Yemma, l’éditeur du journal, ce n’est qu’une question de temps avant que les autres journaux ne le suivent dans cette voie.

Mais faire un virage vers le Web n’est probablement qu’une partie de la solution. En juillet dernier, les journalistes Edward Roussel et Jaff Jarvis discutaient sur le blogue de ce dernier, BuzzMachine, d’une idée qui mérite d’être prise au sérieux: les journaux devraient peut-être se limiter à faire ce qui fait leur spécialité: le journalisme, et laisser à d’autres, spécialisés dans ces domaines, le soin de publier, diffuser et vendre leur contenu sur le Web. Roussel et Jarvis invitent les entreprises technologiques (Google en tête, bien sûr) à offrir aux journaux un système robuste et gratuit afin d’accueillir leur offre de contenu.

Un corollaire de cette idée est que le journal ne doit plus être considéré comme une publication finie, avec un début et une fin. Pour survivre sur le Web, le journal doit être décomposé en ses constituantes: articles, chroniques, éditoriaux, illustrations, etc. Ces éléments doivent être complètement libérés de leur contexte et accessibles aux agrégateurs d’information, que des millions d’internautes utilisent déjà pour consulter sur une même page tous leurs fils de syndication préférés.

Dans un tel environnement, on ne se préoccupera sans doute plus de la concurrence des journaux, mais bien de la concurrence des journalistes. Et pourtant, la signature du journal demeurera plus importante que jamais, car c’est elle qui garantira au lecteur qu’il consulte un travail qui répond à des normes journalistiques — sans ce sceau de qualité, comment se distinguer de la mêlée?

Ce que Kenneth Edwards n’avait peut-être pas prédit, c’est que non seulement l’existence d’une méthode efficace et peu coûteuse pour diffuser l’information allait représenter une opportunité pour les journaux, cela allait aussi remettre en question la notion même de journal.

3 novembre 2008

The New Yorker diffuse enfin ses archives en ligne

Le prestigieux magazine The New Yorker rend aujourd’hui disponible sur son site Web l’entièreté de ses archives, qui jusqu’à ce jour n’étaient offertes que sur disque dur externe et DVD.

The New Yorker est un hebdomadaire généraliste qui publie depuis 1925 des reportages étoffés, des essais, des nouvelles et de la poésie, le tout étant agrémenté d’absurdes bandes dessinées à une case qui font sa renommée depuis ses débuts. Le magazine, dont les éditeurs sont reconnus pour êtres très sévères, est sans contestes une des publications les plus prestigieuses des États-Unis. Établi à New York, le magazine contient un calendrier culturel de la ville, mais le reste du contenu s’adresse à un public national, voire international.

Je me suis abonné au New Yorker il y a un an et la publication s’est rapidement hissée au premier rang de mes magazines favoris, tant pour la qualité des textes qui y sont publiés que pour le soin apporté à l’édition du magazine. C’est avec grand enthousiasme que j’ai accueilli la nouvelle de la diffusion intégrale des archives du magazine sur le Web.

Ces archives présentent une reproduction intégrale de chaque numéro du magazine depuis sa fondation. À travers une interface claire, on peut feuilleter chaque numéro à l’écran, et parcourir chronologiquement toute la collection.

Ce mode de navigation n’est pas particulièrement pratique, à moins de savoir exactement ce que l’on cherche. Heureusement, le moteur de recherche central du site Web du magazine permet de repérer pour chaque article une fiche contenant un résumé et une série de mots-clés. Ce travail colossal d’indexation et de condensation a été effectué pour tous les articles publiés depuis 1925. Pas mal! Un lien direct permet de repérer directement dans la nouvelle interface de navigation la version intégrale de l’article que l’on souhaite consulter.

Que demander de mieux? Que le service demeure gratuit. Pour l’instant, la version «béta» offre un accès illimité aux abonnés et un accès restreint à 4 numéros pour les non abonnés. Le magazine planifie toutefois rendre l’accès payant pour tous dès que le système sera jugé suffisamment exempt de bogues.

Pour terminer, ne serait-il pas possible de faire beaucoup plus avec les 83 ans de résumés d’articles que le magazine a pris soin de constituer? Je pense notamment aux possibilités qu’offre la fouille de textes pour cartographier les thématiques abordées par la publication. Le résultat serait sans aucun doute très intéressant…

22 octobre 2008

Immersion: de la quatrième dimension à la troisième, en passant par le Web

Bouteille de Klein

Le 20 août 2003, Clifford Stoll terminait sa plus ambitieuse création: une bouteille de vitre d’un mètre de haut, le fruit de deux années de préparation et de travail. Pas facile de souffler une bouteille qui n’a aucun volume et n’a qu’un seul côté.

Ces 15 kg de verre forment une bouteille de Klein, ou plus précisément l’immersion tridimensionnelle d’une bouteille de Klein, un objet mathématique qui n’existe que dans un espace à quatre dimensions et qui possède des propriétés étonnantes. Comme le dit lui-même Clifford Stoll, « Cela chatouille les topologistes et amuse les visiteurs ».

Père au foyer et résident d’Oakland, Californie, Clifford Stoll souffle des bouteilles de Klein et les vends sur le Web depuis 1996. En plus d’avoir un volume nul, les bouteilles de Klein ont la propriété de n’avoir qu’un seul côté. Autrement dit, il est impossible de définir une frontière entre un intérieur et un extérieur. Une fourmi pourrait se promener sur toute la surface sans jamais devoir franchir le rebord de la vitre. En fait, si on découpe l’objet en suivant une certaine trajectoire, on obtient deux bandes de Möbius, cette fameuse surface fermée qui a notamment inspiré le logo universel des matériaux recyclables.

De son côté, Alan Bennett, un verrier anglais, commence à souffler des bouteilles de Klein en 1995. Bennett a choisi de pousser l’expérience un cran plus loin que ne l’a fait Stoll, se donnant l’objectif d’obtenir des bouteilles qui peuvent se découper en trois bandes de Möbius.

Tenez-vous bien: il y parvient. Le résultat, une bouteille qui s’auto-intersecte trois fois, sera nommé « Vaisseau d’Ouslam », en l’honneur, nous apprend Bennett, d’un « oiseau mythologique qui tourne en rond en traçant des cercles de plus en plus petits, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans son propre derrière ».

Clifford Stoll ne fait pas que souffler du verre sur sa propriété d’Oakland. Astrophysicien de formation, il s’est rendu célèbre dans les années 1980 pour être parvenu à piéger Markus Hess, un pirate informatique allemand employé par le KGB pour espionner le gouvernement américain.

Clifford Stoll travaille à cette époque comme administrateur du système informatique du Lawrence Berkeley Laboratory. Alors qu’il tente de résoudre un problème informatique, il détecte une présence suspecte dans le réseau. Que faire?

C’est en prenant leur douche que Clifford Stoll et sa femme élaborent une stratégie qui mènera à l’arrestation du pirate. Leur ruse: inclure sur le réseau du laboratoire une série de faux documents militaires et localiser l’intru alors qu’il tente de les consulter.

Cette tactique sera nommée « Operation Showerhead ».

Dix ans plus tard, en plein boom d’Internet, alors qu’autour de lui s’enrichissent toute une génération de jeunes informaticiens californiens, Clifford Stoll commence à vendre des bouteilles de Klein pour arrondir ses fins de mois.

C’est à cette époque qu’il remet publiquement en question, notamment à travers son livre Silicon Snake Oil, le rôle bénéfique d’Internet pour les sociétés futures. Dans The Internet? Bah!, un article publié en 1995 dans Newsweek, il se montre même sceptique vis-à-vis des promesses du Web de pouvoir transformer les habitudes des consommateurs.

S’il était sceptique en 1995 que les consommateurs allaiant vraiment acheter des livres et des journaux en ligne, il doit aujourd’hui reconnaître qu’il est possible d’y acheter pratiquement n’importe quoi: des livres, des journaux… et même des immersions 3D de bouteilles à quatre dimensions.