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12 septembre 2011

Projet 1000: L'antirépublique du Québec

Samedi dernier, nous étions Chez Nannie et Papa, un ami et moi, à discuter politique. Stanstead possède quelques attraits intéressants, mais on ne peut pas vraiment inclure dans le lot Chez Nannie, un casse-croute à l’esthétique fleurie, comme il en existe dans tous les villages du Québec. J’ai fait ma 5e année primaire à Stanstead. À l’époque, Chez Nannie s’appelait Chez Serge, et mon prof en était le propriétaire. Il s’appelait Raymond.

Alors que nous abordions le sujet de la turbulence au sein du mouvement souverainiste — déconfiture du Bloc québécois, démissions au Parti québécois, divergences importantes sur les méthodes les plus susceptibles de nous mener à l’indépendance — j’eus l’idée suivante, née comme une blague, mais qui je crois, mérite d’être explorée avec sérieux: créons pour le Québec un pays dès maintenant. Un pays situé partiellement dans le monde imaginaire, mais néanmoins bien réel.

Prouver par l’exemple

Il me semble que les tentatives passées et les différentes solutions actuellement proposées pour mener le Québec vers l’indépendance ont en commun de faire le pari qu’il est possible de convaincre en peu de temps une grande quantité d’indécis lors de moments phares – une élection, un référendum – en organisant débats, conférences, manifestations et surtout, d’énormes campagnes de communication.

Or une société est un système dynamique d’une complexité inouïe, et faire évoluer un tel système vers un nouvel état dans un temps aussi restreint demande des moyens considérables et ne représente certainement pas une évolution naturelle. Avec une approche basée sur la persuasion, il est difficile d’imaginer un succès autrement qu’avec des conditions improbables: la combinaison d’un élément déclencheur (un scandale au fédéral), d’une force de persuasion exceptionnelle (un leader charismatique à la vision claire et un gigantesque budget de marketing), et d’une contre-force particulièrement faible (un gouvernement fédéral non menaçant et un mouvement fédéraliste désorganisé). Actuellement, on dirait que nous avons exactement les conditions inverses.

Mais il y a aussi que pour convaincre, les discours sont beaucoup moins efficaces que la preuve par l’exemple. Les vendeurs de couteaux et les producteurs de logiciels l’ont bien compris: rien ne vaut la démonstration renversante d’un découpage sans effort de canettes, ou un accès gratuit mais limité à un produit exceptionnel, pour prouver que notre pitch est fondé. Une démonstration concrète est plus convaincante que la rhétorique. C’est vrai en affaires, en amour, et pourquoi pas, en politique.

Trouver des solutions par essai et erreur

Dans la même suite d’idées, avoir le luxe de pouvoir confronter une solution temporaire à la réalité, puis de pouvoir améliorer cette solution en fonction des résultats engendrées par la première version, est un processus très efficace pour développer en arriver à des solutions élégantes et hautement fonctionnelles. Notre pouvoir prédictif a des limites et il n’y a pas de raison qu’un tel processus itératif n’engendre pas de bons résultats en politique. Voici une conférence TED de Tim Harford, Trial, error and the God complex, qui explore justement cette idée.

Et si nous donnions à notre démocratie un «bac de sable»?

Simplifier la participation citoyenne

La rareté de leaders inspirants aux idées claires, l’électoralisme à tout prix, les débats idéologiques qui tournent en rond, la lourdeur des procédures, le carriérisme manifeste de nombreux militants, la lenteur et le faible taux de succès du processus menant à d’éventuels résultats, sont autant de causes à un climat politique peu invitant. Comment offrir un contexte où les citoyens intéressés par la politique et les affaires publiques retrouveront le goût d’y participer?

La participation citoyenne peut se faire de multiples façons, loin de la politique, au sein d’organismes et d’entreprises sociales, par exemple. Certains avancent qu’une démocratie plus participative, ou repensée à la lumière des technologies de notre époque, pourrait aider à regagner l’intérêt des citoyens. Or le fonctionnement de notre démocratie a un force d’inertie inouïe. Pensons seulement à la difficulté de réformer le mode de scrutin. Militer pour l’amélioration de notre démocratie demande un engagement énorme et admirable.

Tout comme pour la question de la souveraineté, il est difficile de faire avancer des idées telles que la réforme du mode de scrutin autrement que par des campagnes de communication impliquant conférences, pétitions, lettres ouvertes, et l’espoir de créer un débat public suffisamment fort et durable pour influencer les décideurs. Ces opérations, encore une fois, sont concrètement menées dans un temps restreint, telle qu’une période pré-électorale, en compétition avec les autres promoteurs de messages qui luttent pour l’attention médiatique. Le taux de réussite est faible.

Est-il possible d’imaginer une participation citoyenne plus simple, plus souple, moins soumise aux tensions internes et aux lourdes procédures des partis, moins centrée sur des objectifs électoralistes et où les retombées médiatiques sont moins cruciales?

L’antirépublique du Québec

Que se passerait-il si le Québec venait d’accéder à l’indépendance? Supposons que cette question soit réglée, définitivement derrière nous. À votre plus grand bonheur, malheur ou indifférence, le Québec est maintenant un pays. Mettons.

Et si nous prenions ce scénario fictif au sérieux et faisions exister une «antirépublique» du Québec parallèlement à la province officielle? (Ici, «anti» est utilisé comme dans «antiparticule», pas comme dans «antivirus»). Bien sûr, l’antirépublique serait une structure fictive, sans aucune aspiration à une légitimité politique réelle. Légalement, elle pourrait par exemple être constituée au sein d’une coopérative ou d’un organisme à but non-lucratif, mais n’entrons pas tout de suite dans de tels détails.

Tous les Québécois pourraient y participer, y former des antipartis, élire un antiparlement, former un antigouvernement. Décider des directions à donner au Québec dans un contexte où nous serions indépendants du Canada, où le débat sur la souveraineté serait définitivement clos. Quelle constitution souhaiterons-nous pour cette antirépublique du Québec? Quelles lois, quelles politiques, quelles priorités, quels dirigeants? Comment innoverons-nous, sur les plans de la participation citoyenne, de l’éducation et de la santé, libérés des contraintes d’un débat ancré entièrement dans la réalité de l’arène politique?

Sur de nombreux enjeux, un tel terrain de jeu permettrait d’aller au-delà de la parole et de la rhétorique, en offrant un contexte où les décisions collectives peuvent être confrontées à une certaine réalité, et ce, sans conséquences. On souhaite un mode de scrutin proportionnel? Nous pourrions le tester lorsque tous les Québécois seront conviés à l’élection de leur antigouvernement. Ainsi de suite pour toute autre décision, les seules limites étant celles posées par le caractère fictif de cette politique parallèle.

Antipolitique mais vrai pouvoir

Malgré l’absence de pouvoir officiel qu’aurait l’antigouvernement du Québec, le projet aurait le potentiel de demeurer constructif et pertinent puisqu’il reposerait en tout temps sur l’état actuel d’un Québec bien réel: ses données démographiques et économiques, son territoire, sa population. Les États-Unis sont en récession? La Somalie est aux prises avec une grave famine? Il y a des inondations à Saint-Jean-sur-Richelieu? On s’attendrait à ce que l’antiprésident soit présent sur la place publique, convoque les médias et annonce des «mesures» . L’antirépublique n’est pas une utopie, mais une structure non-officielle mais sérieuse qui repose sur des personnes, des faits et des données réelles.

Il y aurait certainement d’intenses débats politiques et des divergences idéologiques au sein de l’antirépublique. Si l’initiative est un succès, elle suscitera l’intérêt d’un nombre significatif de Québécois, et on y constatera la même diversité politique, linguistique et culturelle que dans la «vraie vie». Par conséquent, advenant un tel succès du projet, il ne serait pas invraisemblable d’imaginer que l’antiprésident et les autres antiélus aient une vraie légitimité populaire et par conséquent un pouvoir d’influence politique bien réel. Le Québec ne peut pas signer d’accords internationaux? L’antirépublique du Québec pourra, du moins symboliquement. On peut espérer que les mesures annoncées par l’antigouvernement ne passeront pas inaperçu, et que l’on surveillera de près leur implantation au sein de l’antirépublique, l’antipays de tous les Québécois.