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11 avril 2007

De l’affirmation à l’unification: Le mouvement étudiant au Québec au début des années 1960

L’élection provinciale de 1960 qui porta le Parti libéral au pouvoir après 16 années consécutives sous la gouvernance de l’Union nationale, marque pour plusieurs le début d’une nouvelle ère de l’histoire du Québec, la « Révolution tranquille ». Les auteurs de l’Histoire du Québec contemporain suggèrent que « les idées-forces de la Révolution tranquille, en particulier le réformisme et le nationalisme, imprègnent l’évolution de la société (…) et sous-tendent la pensée et l’action politique. »1 C’est ce qu’on peut observer au sein du milieu étudiant, qui développe au tournant de la décennie de nouvelles idées qui guideront ses actions tout au long des années soixante.

Avant 1960, le milieu étudiant n’était pas apolitique. Par contre, il est difficile de dégager des actions posées au nom des étudiants une vision cohérente. Les groupes étudiants ne partagent aucune idée précise de ce que devrait être un système d’éducation idéal et une société idéale, et ne sentent pas le besoin de préciser le rôle que devrait y jouer l’étudiant. Il faudra attendre le tournant des années 60 pour observer dans les milieux étudiants francophones de telles préoccupations, qui aboutiront à l’adhésion généralisée à des principes cohérents et forts, ceux du « syndicalisme étudiant ».

Au début des années 60, on observe une transformation notable des idées et des actions mises de l’avant dans les milieux étudiants. Ces idées permettront de donner une direction au désir des leaders étudiants de réformer leurs institutions et de participer à une société meilleure. Ils affirmeront ce désir avec de plus en en plus d’insistance et de détermination, et dans cette démarche, prendront une orientation résolument nationaliste et réformiste. Délaissant les institutions pancanadiennes, les étudiants francophones mettront sur pied leurs propres structures, et parviendront en quelques années à unir les étudiants francophones du Québec.

1 – Les étudiants revendiquent un nouveau statut

Au début des années 60, animés par le désir de contribuer à bâtir une société meilleure et inspirés par l’idéologie syndicale, les différents groupes étudiants revendiquent un nouveau statut au sein de leur institutions d’enseignement et au sein du Québec.

Adhésion aux principes du syndicalisme étudiant

Pour nous situer, il est nécessaire à ce stade de dresser un portrait du mouvement étudiant de la fin des années 50. Pierre Bélanger souligne que « le mouvement étudiant se manifestait [alors] principalement à travers des activités sportives et/ou scolaires et était passablement coupé du reste du monde. »2 Bien que l’organisation de loisirs occupait une fonction importante des associations étudiantes de cette époque, celles-ci n’étaient pas pour autant dénuées de toute conscience politique. Dans son ouvrage3, Nicole Neatby démontre que les leaders étudiants, à l’Université de Montréal, sont engagés socialement de façon particulièrement active depuis l’élection provinciale de 1956. Cette élection qui porte Maurice Duplessis au pouvoir pour un 4e mandat consécutif, marque la montée au Québec d’un « nouvel essor du courant antiduplessiste »4, auxquels les associations étudiantes universitaires participeront. On observe une première union, quoique temporaire, des forces étudiantes québécoises lorsque, en 1958, les présidents des 6 conseils étudiants universitaires du Québec forment la coalition des Présidents universitaires du Québec (PUQ) afin de pouvoir s’exprimer au nom des 21 000 étudiants universitaires.5 La coalition déclenche, le 6 mars 1958, une grève d’un jour afin de dénoncer le refus du gouvernement de Duplessis d’écouter les revendications étudiantes portant sur l’amélioration des structures universitaires. Le lendemain, trois étudiants de l’Université de Montréal se rendent à Québec et commencent un sit-in de trois mois dans l’anti-chambre de Maurice Duplessis afin de faire pression sur le premier ministre, qui refuse de dialoguer avec les étudiants.

Bien que la radicalisation du discours des leaders étudiants remonte aux années 50, il faut attendre le tournant des années 60 pour observer dans les milieux étudiants une prise de conscience collective. On remarque d’abord une volonté très forte de s’opposer au « corporatisme » des associations étudiantes d’avant 1960, qui gardent leur réputation de clubs de loisirs relativement désintéressés des débats de société : « Il est certain que nous voyons une inertie presque pathétique de notre mouvement étudiant. Sauf en de très rares occasions, voyons-nous nos étudiants prendre position sur un sujet donné, et encore… »6 Ce sentiment d’inertie appelle à une transformation des préoccupations étudiantes et à une réflexion poussée sur le statut de l’étudiant au sein de l’université et au sein de la société.

Ces réflexions, bien que présentes dans les années 50, s’accentuent au tournant de la décennie, et sont traitées au-delà des cercles étudiants. Lors d’une entrevue accordée à l’émission de télévision Opinions, le recteur de l’Université de Montréal, Mgr Lussier, se prononce sur la question :

L’Université dans sa forme la plus élevée, est une communauté de maîtres-disciples. (…) Il y a là donc à l’université une communauté des administrateurs, des maîtres et des étudiants. Je ne suis pas capable d’admettre que cette communauté tripartite soit composée de parts égales. (…) Et je ne suis pas capable d’admettre qu’il y ait indépendance d’un corps vis-à-vis l’autre. Que par exemple, la société étudiante croit qu’on puisse donner à la société étudiante, n’est-ce pas, une responsabilité vis-à-vis de la chose sociale. 7

Les autorités administratives de l’université adoptent donc une vision de l’étudiant comme simple « disciple » devant se subordonner à l’autorité des administrateurs et des maîtres. Dans les groupes étudiants, notamment dans le milieu du journalisme étudiant, on sent le besoin de remettre en question ce rôle traditionnel qu’on leur attribue. Les Escholiers griffonneurs, un regroupement de journalistes étudiants qui jusqu’à ce jour se sont surtout préoccupés d’offrir des services techniques aux journaux étudiants, tiennent en septembre 1962 un camp lors duquel les délégués s’interrogent pendant trois jours sur le statut de l’étudiant et sa participation à l’évolution sociale. Comme en témoigne Le Devoir : « Une question qui avait fort intéressé les journalistes étudiants lors de ce camp fut celle du statut social des étudiants. »8 On verra que les réflexions des leaders étudiants les mènent naturellement à s’intéresser aux principes du syndicalisme étudiant.

Cette idéologie est développée en France à partir de 1946, année où les étudiants membres de l’Union nationale des étudiants français (UNEF), se réunissent lors du Congrès de Grenoble et adoptent la Charte de l’étudiant. Cette « Charte de Grenoble », qui inspire les étudiants de plusieurs autres nations, dont le Québec, définit l’étudiant comme un « jeune travailleur intellectuel » et détermine ses droits et devoirs. Comme le souligne Daniel Latouche, « l’importance de la Charte de Grenoble, c’est qu’elle assigne une fonction précise à l’étudiant dans la mise sur pied d’une société meilleure. »9 S’il faut attendre le début des années 60, au Québec, pour constater dans le discours des élites étudiantes une volonté commune de participer activement à l’amélioration de la société, c’est également à cette époque qu’on commence à parler de syndicalisme étudiant.10

Ces idées se concrétisèrent par l’adoption par l’AGEUM, en 1961, d’une Charte de l’étudiant reprenant les grands principes de la Charte de Grenoble11. Dès lors, l’AGEUM se définit comme étant un « syndicat étudiant » et organise une première journée syndicale en mars 1963. À l’Université de Sherbrooke, l’AGEUS adopte le vocabulaire du syndicalisme étudiant, et organise un premier congrès syndical en 196612. Comme le rapporte Pierre Bélanger, « désormais, le mouvement étudiant québécois se tourne vers le syndicalisme étudiant proprement dit et tente de rompre définitivement avec ces vieilles conceptions qui refusent aux étudiants le rôle de citoyens à part entière. »13 Le syndicalisme étudiant permet de présenter le désir d’occuper ce rôle non plus comme un privilège que revendiquent les étudiants, mais bien comme un devoir de l’étudiant, redevable envers la société qui lui permet d’accéder aux études supérieures.

Affirmation du rôle que l’étudiant entend jouer

Les principes du syndicalisme étudiant permettent aux groupes étudiants de développer et justifier une conception précise du rôle qu’ils ont à jouer. Ce rôle est triple : l’association étudiante doit « se mettre au service des étudiants, au service de l’université et au service de la nation »14. Le but premier d’un syndicat est donc d’être au service de ses membres : l’association étudiante doit continuer à offrir aux étudiants tous les services dont il a besoin. Ce rôle est celui qui existait déjà avant 1960, et n’est donc guère surprenant. Les deux autres, cependant, donnent au mouvement étudiant une nouvelle orientation.

On observe d’abord que les étudiants revendiquent le droit de participer activement à leur éducation. Lors de son Congrès de novembre 1962, la Presse étudiante nationale (PEN)15 « demande que les étudiants, par leurs divers conseils, puissent établir un « dialogue franc » avec les autorités des institutions qui les reçoivent, afin qu’ils participent à leur propre éducation. »16 Principaux intéressés, ils exigent un droit de regard, qu’ils justifient simplement par l’idée comme quoi l’institution d’enseignement est avant tout une communauté de professeurs et d’étudiants, alors que les administrateurs devraient n’être que les mandataires des deux principaux groupes concernés. Les leaders étudiants parlent alors de « cogestion », c’est-à-dire de gestion commune des institutions d’enseignement, par les étudiants, les professeurs et les administrateurs. Comme le souligne Nicole Neatby, « à l’automne 1949, leur volonté cogestionnaire est à l’état embryonnaire et se manifeste tout particulièrement dans le domaine proprement pédagogique. »17 Avec l’essor du syndicalisme étudiant, cette volonté atteint sa maturité, et la revendication de pouvoir co-gérer les politiques académiques et les services aux étudiants ne se fait plus dans la seule optique de veiller aux intérêts des étudiants, mais également d’améliorer l’institution : « les comités conjoints ont le mérite de permettre l’élaboration de politiques réalistes et d’associer dans un même effort tous les corps intéressés. »18 C’est ainsi que l’ « étudiant se met au service de l’université ». Cette volonté de participer à la gestion des affaires étudiantes se concrétise positivement pour la première fois en 1963. En réponse au mécontentement de l’AGEUM face à des retards dans l’octroi des prêts et bourses aux étudiant, le Ministre de la Jeunesse, Paul Gérin-Lajoie, accepte que le programme d’attribution des prêts et bourses soit cogéré par des étudiants et fonctionnaires.19 Ceci représente une victoire notable pour le syndicalisme étudiant, qui est toujours à ses débuts.

Le rôle de première importance que se donnent les étudiants, celui qui guide les deux autres, est celui d’être au service de la nation. Selon les principes du syndicalisme étudiant, l’étudiant se définit comme un jeune travailleur intellectuel, nécessaire au bon fonctionnement de la société au même titre que tout autre travailleur. Comme le rapporte le directeur du Quartier Latin, « L’étudiant qui est un citoyen et qui se prépare à jouer dans la société de demain un rôle d’importance ne peut pas être indifférent aux décisions qui se prennent aujourd’hui et qui fatalement le lieront. »20 Cette conception de l’étudiant permet aux leaders étudiants de justifier les principes de gratuité scolaire et même de « pré-salaire », idée selon laquelle l’étudiant devrait recevoir une rémunération pour son travail académique : « l’État se doit de permettre à tous ses jeunes l’accès à l’université, c’est là l’investissement premier que doit consentir une nation. »21 Mais en retour, l’étudiant a le devoir moral de se prononcer sur les enjeux sociaux, de se mettre au service de la nation.

Ces idées poussent les groupes étudiants à s’attribuer deux nouveaux mandats : participer aux débats de société qui débordent parfois du cadre de l’éducation et tenter de politiser davantage les étudiants. On constate d’abord une grande volonté des groupes étudiants d’occuper l’espace médiatique. En 1964-1965, l’AGEUM envoie pas moins de 120 communiqués aux médias.22 Elle se prononce pour un recteur laïque23, et réclame dès 1963 un pavillon étudiant pour l’exposition universelle de 1967 qui se déroulera à Montréal24. Le mouvement étudiant se mobilise également contre la visite de la Reine d’Angleterre au Canada en 1964, et il dénoncera vivement les propos anti-francophones prononcés en décembre 1962 par le président du Canadien National, Donald Gordon25. Au niveau du journalisme étudiant, la PEN se prononce en 1963 en faveur de l’idée d’une assemblée constituante visant à refaire le pacte de la Confédération et insiste pour que les étudiants et les jeunes ouvriers prennent part à la convocation souhaitée des États généraux du Canada français. Elle se prononce également contre les armes nucléaires26, et pour le droit de vote à 18 ans27, des causes qui seront appuyés par la plupart des journaux étudiants.

On remarque ensuite parmi les élites étudiantes le désir très fort de politiser les étudiants. La PEN a joué un rôle de premier plan à ce niveau, principalement auprès des étudiants des Collèges classiques, dont les journaux formaient la majorité des membres. En février 1963, le président de la PEN, Robert Gratton, donnait à l’organisme un programme concret et précis visant à revaloriser la politique chez les étudiants. Entre autre, en proposant l’« instauration de démocraties collégiales »28, il revendique l’attribution aux représentants élus des associations étudiantes des collèges classiques le pouvoir de représenter les étudiants au sein des instances administratives.

2 – Les étudiants s’unissent

La transformation du discours qui prédomine dans le milieu étudiant au début des années 60 et l’affirmation toujours plus grande que les étudiants veulent faire de leur statut mènera naturellement le mouvement étudiant vers son unification.

Abandon des organismes étudiants pancanadiens

Les leaders étudiants canadiens-français ont longtemps été divisés sur la question de la représentation nationale. En témoigne la grande instabilité dans le membership canadien-français de la Fédération nationale des étudiants universitaires canadiens (FNEUC), organisme pancanadien fondé en 192629. À l’Université de Montréal, l’AGEUM se retire de la FNEUC en 1952, la réintègre en 1953, se retire en 1954, et la réintègre en 195830. À Sherbrooke, l’AGEUS n’intègre la FNEUC qu’en 196031. On constate que les groupes étudiants se reconnaissent peu au sein de cette fédération. Lorsqu’ils y adhèrent, c’est parce que « la FNEUC semble représenter à leurs yeux un forum des plus propices pour promouvoir les intérêts des canadiens-français. »32, ou alors, c’est carrément pour réformer cet organisme. Au début des années 60, les réformes que présentent les associations étudiantes du Québec à la FNEUC portent principalement sur la langue, mais également sur les principes du syndicalisme étudiant. Lorsque Bernard Landry, président de l’AGEUM, propose au Congrès l’adoption d’une charte de l’étudiant, les délégués anglophones de la FNEUC se montrent réticents, comme en témoigne les propos de François Dorlot : « Syndicalisme étudiant ? De quoi faire dresser sur la tête tous les cheveux anglo-saxons »33. On constate ainsi que l’adhésion des leaders étudiants canadiens-français aux idées du syndicalisme étudiant occasionne un décalage marqué entre leurs aspirations et celles des organismes pancanadiens.

En plus de cette coupure idéologique, les associations étudiantes du Québec voudront se défaire de la coupure linguistique et identitaire qui les sépare de leurs homologues des autres provinces. Déterminées à ne pas se contenter d’une position marginale au sein de la FNEUC, les trois membres francophones (l’AGEUM, l’AGEUS et l’AGEL) revendiqueront d’abord une fédération parfaitement bilingue. Lors du congrès de la FNEUC tenu à l’Université de Sherbrooke en 1962, Bernard Landry exige un président bilingue, un secrétaire permanent associé de la langue française, de même que la traduction simultanée de tous les congrès. Les délégués de la FNEUC acceptent de répondre à ces demandes, « fiers de travailler dignement à la cause du Canada « coast to coast » »34. Cela ne satisfait cependant pas les délégués francophones, qui dès l’année suivante, lancent un ultimatum aux anglophones : « ou les étudiants canadiens-anglais acceptaient le principe de deux nations au sein d’une superstructure, ou, s’ils refusaient, les canadiens-français se retiraient d’une fédération qui n’était pour eux (…) que perte de temps et d’argent. »35 Encore une fois, les associations anglophones acceptent unanimement de satisfaire à cette demande, et la FNEUC change de nom et de structure pour devenir l’Union canadienne des étudiants (UCE). L’année suivante, cependant, les trois associations canadiennes-françaises qui ont initié sa fondation jugent que la nouvelle constitution de l’UCE n’a donné aucun résultat : elles quittent donc tous trois l’Union canadienne et se concentrent à la mise sur pied de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ)36.

Fondation de nouvelles organisations étudiantes

Les associations étudiantes du Québec jugent plus que jamais que les organisations pancanadiennes ne peuvent rien leur apporter de véritablement utile, d’autant plus que l’éducation étant de juridiction provinciale, les problèmes que vivent les étudiants québécois ne peuvent être mieux servis que par des unions à l’échelle provinciale. En 1963, la PEN, traditionnellement réservée aux journaux étudiants des collèges classiques, accepte d’admettre les trois journaux étudiants universitaires francophones, qui se détournent de la Presse universitaire canadienne (PUC)37 : « Le texte de leur démission stipulait, entre autres points, que la PEN devait servir plus adéquatement leurs intérêts et leurs besoins immédiats. »38 En outre, alors que la PUC demeure toujours une institution de services, la PEN de cette époque est déjà politisé et véhicule les idées de syndicalisme étudiant qui trouvent écho chez les leaders étudiants universitaires.

Les groupes étudiants s’activent au début des années 60 afin de se doter de nouvelles structures. Dès l’automne 1962, cette volonté est déjà présente, comme le rapporte Le Devoir au lendemain du congrès des Escholiers griffonneurs : « Certains voient encore plus grand et rêvent d’associations autonomes d’étudiants, voire de grande fédération étudiante. Les opinions sont divisées à ce sujet. »39 Malgré les opinions divisées, la première d’association étudiante nationale naît deux mois après ce congrès. Il s’agit de l’Organisation générale des étudiants de l’enseignement spécialisé du Québec (OGEESQ)40. Suivent ensuite plusieurs autres associations spécialisées, pour les étudiants des écoles normales (FNQ), les étudiants en droit (AEDQ), les étudiants des collèges classiques (FAGECCQ) et les étudiantes infirmières (AEI)41.

L’idée de fonder une union de tous les étudiants est adoptée par les délégués de l’Université de Montréal et de l’Université Laval au terme de la première journée syndicale organisée par l’AGEUM en mars 1963. Si la FAGECCQ se forme seulement un mois plus tard, c’est davantage parce que les étudiants des collèges classiques ont été inspirés par l’initiative de leurs homologues universitaires que par désir d’intégrer l’éventuelle UGEQ. En fait, les porte-paroles de la FAGECCQ n’envisagent pas d’intégrer l’UGEQ avant de s’être donné des structures solides : « Le syndicalisme étudiant, au niveau du cours classique, vivra par des objectifs particuliers à ce milieu (…) Ces problèmes pourront plus facilement être résolus au niveau d’une fédération étudiante qu’au niveau d’une union générale. »42 Cette décision, pour autant justifiable qu’elle soit, n’est pas sans décourager les partisans d’une UGEQ forte et unie. Le Congrès de fondation de l’UGEQ, qui avait été prévu pour février 196443 est reporté à l’automne de la même année.

Ce sont finalement plus de 200 délégués qui se déplacent au Centre social de l’Université de Montréal, du 12 au 15 novembre 1964, pour participer à la fondation de l’UGEQ, événement qui attire une grande attention médiatique. Comme le fait remarquer Pierre Bélanger, « encourageante et enthousiasmante, la fondation de l’UGEQ n’est pas le résultat d’un simple mouvement spontané. » Tous ces efforts sont même récompensés lorsque, réunis lors de son 2e Congrès, la FAGECCQ accepte de s’affilier à l’UGEQ dès sa fondation en échange d’un droit de veto d’un an44. Dès 1965, l’UGEQ peut s’enorgueillir de représenter, à l’échelle du Québec, plus de 55 000 étudiants. Comme le dit Pierre Bélanger, « c’est un bon départ! »45

Conclusion

Au début des années 60, en réponse aux réflexions qu’ils mènent pour définir leur statut au sein de leur institution et de la société, les leaders étudiants se tournent vers les idées du syndicalisme étudiant. Ces idées inspirent les différents groupes étudiants et les poussent à redéfinir leur rôle et à s’attribuer de nouveaux mandats, notamment ceux de politiser les étudiants, de participer à la gestion des affaires académiques et de s’intéresser aux débats qui animent la société. Poussés par un désir d’affirmation, les étudiants cessent de se reconnaître au sein des organismes pancanadiens, et se dotent de nouvelles structures représentatives québécoises qui correspondent à leurs principes et permettent une représentation de l’ensemble des étudiants à l’échelle du Québec.

Il est fascinant de voir un mouvement étudiant aussi réfléchi et uni que celui de cette période. Il est d’autant plus étonnant d’apprendre qu’à la fin des années 60, le mouvement étudiant rejette massivement le syndicalisme étudiant, qui prendra plusieurs années avant de renaître, en 1975, au sein de l’ANEQ. Il aurait été intéressant d’étendre notre étude jusqu’en 1968-1969, années où tombent les grandes organisations étudiantes, avec la dissolution de l’UGEQ, de la FAGECCQ, de l’AGEUM et de l’AGEL. Serait-il prématuré d’avancer que le mouvement étudiant ait été victime de son enthousiasme et de son idéalisme au début des années 60, malgré les avertissements du secrétaire de la rédaction du Devoir, Michel Roy, qui les a bien mis en garde de faire gaffe aux « dangers de l’euphorie »46?

Bibliographie

Ouvrages généraux et spécialisés, articles et thèses

BÉLANGER, Paul R. et al., « Pratique politique étudiante au Québec », Recherches sociographiques, 13, 3 (1972) : 309-342.

BÉLANGER, Paul R. et François Béland, « Points de repères historiques de la pratique politique étudiante », Recherches sociographiques, 13, 3 (1972) : 399-404.

BÉLANGER, Pierre. Le mouvement étudiant québécois : son passé, ses revendications et ses luttes, 1960-1983. ANEQ, 1984. 208 p.

BRETON, Erik, « Service ou mouvement ? Le dilemme de la Confédération des étudiants et des étudiantes de l’Université Laval », Recherches sociographiques, 38, 1 (1997) : 117-131.

LANDRY, François. Mêlez-vous de vos affaires, mais mêlez-vous en ! Le mouvement étudiant à l’Université de Sherbrooke (1955-1982). Mémoire de maîtrise, Université de Sherbrooke, Département d’histoire, 2005.

LINTEAU, Paul-André, et al., Histoire du Québec contemporain, T. II, 1989, Montréal, Boréal, 834 p.

MARSAN, Benoît, « Pourquoi le syndicalisme étudiant ? », Recueil de textes sur l’histoire du mouvement étudiant, ASSÉ, 2005, 48-71.

NEATBY, Nicole. Carabins ou activistes ? L’idéalisme et la radicalisation de la pensée étudiante à l’Université de Montréal au temps du duplessisme. McGill-Queen’s University Press, 1997, 264 p.

PRONOVOST, Gilles, « Les idéologies étudiantes au Québec », dans Fernand Dumont, Jean Hamelin et Jean-Paul Montminy, dir., Idéologies au Canada français, 1940-1976. T II : Les mouvements sociaux – Les syndicats. Québec, Presses de l’Université Laval, 1981, 109-130.

SIMONEAU, Richard, « Les étudiants, les dirigeants et l’université : doctrines étudiantes et doctrines universitaires », Recherches sociographiques, 13, 3 (1972) : 343-363.

Archives

Fonds de l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM), Archives de l’Université de Montréal (AUM), Montréal

Archives historiques, Archives de l’Association générale des étudiants du Collège Édouard-Montpetit (AGEUM), Longueuil

Journaux et périodiques

Forum, journal de l’Université de Montréal, 2002

Le Devoir, 1961-1964.

Le Quartier Latin, journal des étudiants de l’AGEUM, 1961-1964

Notes

1 LINTEAU, Paul-André, et al., Histoire du Québec contemporain, T. II, 1989, p. 421
2 BÉLANGER, Pierre, p. 8
3 NEATBY, Nicole. Carabins ou activistes ? L’idéalisme et la radicalisation de la pensée étudiante à l’Université de Montréal au temps du duplessisme. McGill-Queen’sUniversity Press, 1997, 264 p.
4 Ibid., p. 189
5 Ibid., p. 220
6 LACROIX, Neuville, « L’étudiant et l’engagement », Quartier Latin, 21 nov. 1961, p. 3
7 Propos recueillis par France Demers, « Le statut de l’étudiant selon Mgr Lussier », Quartier Latin, 14 fév. 1961, p. 3
8 PELLETIER, Réal, « 140 étudiants s’interrogent à leur participation à l’évolution sociale », Le Devoir, 4 sept. 1962
9 LATOUCHE, Daniel, « Le syndicalisme étudiant en France. 1 – Historique du mouvement. », Quartier Latin, 1er déc. 1964, p. 5
10 BÉLANGER, Pierre. Le mouvement étudiant québécois : son passé, ses revendications et ses luttes, 1960-1983. ANEQ, 1984, p. 7
11 GOUAULT, Michel, « Charte et syndicalisme étudiant », Quartier Latin, 4 février 1962
12 LANDRY, François, p. 41
13 BÉLANGER, Pierre, p. 8.
14 GIRARD, Jacques, « Quels sont les buts du syndicalisme étudiant ? », Quartier Latin, 7 mars 1963, p. 2
15 Anciennement « Les Escholiers griffonneurs ». L’organisme change de nom lors de ce Congrès.
16 PELLETIER, Réal, « Les étudiants veulent un dialogue franc avec les autorités des collèges », Le Devoir, 5 nov. 1962
17 NEATBY, p. 140
18 GIRARD, Jacques, « Quels sont les buts du syndicalisme étudiant ? », p. 2
19 GIRARD Jacques, « La Cogestion avec le gouvernement », Quartier Latin, 7 février 1963
20 GIRARD, Jacques, « Quels sont les buts du syndicalisme étudiant ? », p. 3
21 Ibid.
22 PLANTE, Denis, « L’époque glorieuse de l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal: 1921-1969 », Forum, 6 mai 2002
23 GIRARD, Jacques, « Nous voulons un recteur laïc », Quartier Latin, 19 février 1963
24 GIRARD, Jacques, « Participation étudiante à l’exposition universelle? », Quartier Latin, 29 janvier 1963
25 BÉLANGER, Pierre, p. 9-11
26 « La presse étudiante appuie l’idée d’une constituante », Le Devoir, 5 février 1963
27 « Noël Dorion et le droit de vote à 18 ans », Le Devoir, 31 janvier 1963
28 PELLETIER, Réal, « La PEN, revalorisation de la politique par la base », Le Devoir, 18 février 1963
29 NEATBY, Nicole, p. 65
30 Ibid., p. 261
31 LANDRY, François, p. 31
32 NEATBY, Nicole, p. 154
33 DORLOT, François, « La FNEUC, idole ou vrai Dieu ? »
34 DORLOT, François, « La FNEUC, idole ou vrai Dieu ? », Quartier Latin, 4 oct. 1962
35 GAGNON, Chantal, « La FNEUC est morte, vive l’UCE ! », Quartier Latin, 15 sept. 1963
36 « L’UCE est morte, vive l’UGEQ », Quartier Latin, 15 sept. 1964 et MÉNARD, Serge, « AGEL, position équivoque quant à l’UCE », Quartier Latin, 17 sept. 1963
37 « Les journaux des universités sont membres actifs de la PEN », Le Devoir, 8 fév. 1963
38 « Les journaux universitaires à la PEN », Quartier Latin, 14 fév. 1963
39 PELLETIER, Réal, « 140 étudiants s’interrogent à leur participation à l’évolution sociale », Le Devoir, 4 sept. 1962
40 BÉLANGER, Pierre, p. 9
41 BÉLANGER, Paul R. et François Béland, « Points de repères historiques de la pratique politique étudiante », Recherches sociographiques, 13, 3 (1972), p. 400
42 PELLETIER, Réal, « Fédération des étudiants des collèges classiques : décision prise ce matin », Le Devoir, 16 avril 1963
43 PELLETIER, Réal, « Montréal et Laval précisent leur action syndicale : Union générale des étudiants du Québec », Le Devoir, 9 mars 1963
44 « Rapport du 2e Congrès de la FAGECCQ », FAGECCQ, 6 septembre 1964, p. 24. Archives de l’AGECEM.
45 BÉLANGER, Pierre, p. 9
46 PELLETIER, Réal, « 140 étudiants s’interrogent à leur participation à l’évolution sociale », Le Devoir, 4 sept. 1962