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2 janvier 2012

Espaces physiques et pratiques émergentes

Article publié dans le Bulletin des Bibliothèques de France (t. 56, n° 6), dans le cadre du dossier spécial L’avenir des bibliothèques : vues d’ailleurs.

De nouveaux modèles d’espaces publics, bien ancrés dans l’espace physique, ouverts sur la communauté et favorisant la collaboration, l’apprentissage et la créativité, sont en émergence partout dans le monde. En parallèle, des initiatives citoyennes de partage de connaissances s’organisent dans nos cafés et nos salles de spectacles, de manière tout à fait autonome des institutions publiques comme les administrations municipales et en particulier, les bibliothèques.

À travers quelques exemples concrets observés à Montréal, nous remarquons plusieurs points communs entre toutes ces initiatives, et nous y voyons de formidables opportunités pour les bibliothèques publiques en milieu urbain.

Église Saint-Marc, rue Beaubien, mai 2011

«Le Mandalab se veut un espace ouvert. Ouvert aux usagers, aux communautés. Un espace ouvert au coeur d’une culture ouverte, et qui invite à être partie prenante du mouvement des biens communs.» C’est ainsi que débutait, le 5 mai dernier, un discours de Monique Chartrand, directrice générale de Communautique, qui consultait sa communauté autour du projet de Mandalab. Communautique offre depuis 10 ans des formations visant à réduire la fracture numérique au Québec, et traverse présentement un virage important. L’organisme réoriente sa mission vers celle de la participation citoyenne et le développement de technologies sociales, et participe ainsi au mouvement mondial des biens communs. Communautique accompagnait jadis les citoyens dans leur apprentissage. Elle les accompagnera désormais dans leur participation. La transition est significative.

Le Mandalab est un des nombreux projets de «livings labs», actuellement en discussion à Montréal. Bien implantés en Europe à travers le European Network of Living Labs (ENOLL), les laboratoires vivants outillent et connectent citoyens,  entreprises et chercheurs autour de projets à visée sociales. Ces projets, ce sont les citoyens qui les proposent et qui les développent, avec le soutien de la communauté.

Les livings labs ne sont pas des bibliothèques, bien qu’ils soient riches en informations et en connaissances, et qu’il s’agissent de véritables lieux d’apprentissage, d’inclusion et de développement des compétences pour tous. Ce ne sont pas des centres communautaires, bien qu’ils permettent aux citoyens d’agir localement et collectivement. Et ce ne sont pas des centres de recherches, bien que des chercheurs, généralement des anthropologues, y mènent de nombreux projets.

ECTO, rue Roy, juin 2011

«Je fais partie de ces nouvelles générations de travailleurs. Ceux qui travaillent dans le confort de leur appartement, gèrent leur emploi du temps en fonction de la météo et de leur envies, et retrouvent dans les Facebook et autres Twitter un regain de relations sociales.» affirmait Aurélie Blanwalhin au moment de son adhésion à la coopérative ECTO. «La coopérative, c’est d’abord un espace d’échange et de partage où les membres s’entraident joyeusement, dans une ambiance qui, parfois, frôle l’euphorie créative. C’est le mix parfait de l’individualisme nécessaire à l’épanouissement personnel et de ce besoin vital de solidarité qui caractérise l’homo modernus

ECTO est un des trois principaux espaces de coworking à Montréal. Il propose à ses membres, principalement des travailleurs autonomes, un grand espace ouvert meublé de tables de travail, et offrant un coin cuisine, un salon et une salle de réunion. Il s’agit d’un espace flexible qui peut être rapidement réaménagé en fonction de l’achalandage, et qui accueille fréquemment des événements de toutes sortes.

Le mouvement des coworking, directement lié à l’éclatement des modèles de travail et fortement influencé par la culture numérique qui valorise la collaboration, est né à San Francisco au tournant du millénaire. Aujourd’hui, on en dénombre plus de 400 sur tous les continents, et il est apparent que la demande pour ce type d’espace excède l’offre. À Montréal, de nombreux autres projets sont en discussion.

Mais attention, il ne s’agit pas simplement de bureaux partagés. «Un espace de coworking est une communauté.», écrit Patrick Tanguay, cofondateur du premier coworking à Montréal, Station C. «Sans cet aspect on se retrouve rapidement avec, au mieux, quelque chose ressemblant plus à un centre d’affaire, au pire avec un espace vide.»

Patrick Tanguay a aussi noté le lien à développer entre les bibliothèques et les coworkings. «Le café remporte la palme du travail hors de la maison que les bibliothèques auraient pu occuper» remarquait-il en 2010.

Les espaces de coworking ne sont pas des cafés, même s’ils offrent une ambiance décontractée, et que la machine à espresso y joue inévitablement un rôle central. Ce ne sont pas non plus des bibliothèques, même s’il s’agit d’espaces de rencontre et d’événements, ouverts sur la communauté, qui valorisent l’échange et le partage de connaissances.

Usine C, avenue Lalonde, mars 2011

«Un Fab Lab est un atelier ouvert au public offrant une collection de ressources libres et variées pour fabriquer ses propres objets.» explique Guillaume Coulombe, porteur et instigateur du mouvement au Québec. «Le Fab Lab est un lieu d’entraide et d’apprentissage. Chacun peut y concrétiser son idée d’objet, simple ou intelligent, pour répondre à un besoin personnel ou collectif.»

Les laboratoires de fabrication, ou fab labs, sont des ateliers ouverts à tous citoyens, qui pourront utiliser, au besoin sous la supervision d’un responsable, un ensemble d’outils que l’on retrouve habituellement en milieu industriel : découpeuses au laser, imprimantes 3D, fraiseuses, et ainsi de suite. L’objectif est d’encourager l’appropriation citoyenne de notre environnement matériel. On se rapproche en ce sens de la philosophie du Do It Yourself (DIY), très forte aux Etats-Unis.

Initié par le MIT à la fin des années 1990, on en dénombre actuellement une centaine, et le mouvement est depuis un an en plein essor en France et au Québec. Reliés par des écrans de téléprésence, ces espaces invitent à de nombreuses opportunités de collaboration entre des communautés éloignées. Il n’est pas rare que deux équipes, par exemple une en Afrique et l’autre en Europe, participent à distance à des projets, tout en s’enseignant mutuellement certaines techniques.

Les adeptes de fabrication numérique possèdent également leurs propres «catalogues documentaires». Leurs collections, ce sont des plans et des modèles 3D d’objets mis en commun sur des sites tels que Thingiverse, que chacun peut ensuite imprimer localement, adapter et perfectionner. Besoin d’une lampe de poche ? Pas de problème, voici comment le fabriquer. Dans le domaine des objets physiques, la bibliothèque numérique à accessibilité universelle est en pleine croissance.

Les fab labs ne sont pas des ateliers d’artistes ou des espaces industriels, car leur accès est ouvert à tous, et la culture des lieux encourage le dépôt dans le domaine public des concepts qui y sont développés. Ce ne sont pas des bibliothèques, bien qu’on y a accès à une formidable collection documentaire, appelée à prendre de l’ampleur dans ce que beaucoup appellent la révolution microindustrielle.

Bar Populaire, boulevard Saint-Laurent, avril 2011

«L’idée derrière l’UPop Montréal est d’offrir un accès au savoir, à la connaissance et à la culture à des gens qui d’emblée, n’y auraient pas accès. Une fois qu’on a terminé ses études et que l’on est sur le marché du travail, s’inscrire à l’université ce n’est pas forcément évident.» expliquait Marianne Di Croce, une des cofondatrices d’UPop, lors d’une entrevue radio.

UPop Montréal est une université populaire lancée en 2010 comme alternative aux bancs d’école, afin de favoriser l’apprentissage dans un cadre décontracté. Aucun frais d’admission, aucune évaluation, aucun diplôme et aucune obligation d’assister aux cours. C’est l’université réduite à l’essentiel, la transmission et le partage de savoirs entre personnes qui ont soif d’apprendre. Les cours, offerts par des bénévoles, varient d’une saison à l’autre, en fonction de l’intérêt des enseignants et bien souvent, des thèmes qui font l’actualité. Les séances se tiennent généralement dans des cafés, des bars ou même des galeries d’art.

Bien que les 4 universités montréalaises offrent toutes des conférences grand public et des programmes de formation continue, ce type d’événements hors les murs des grandes institutions revêt un attrait différent. À Montréal, l’Université Concordia l’a également compris et a développé un programme «L’Université autrement : dans les cafés», qui organise chaque année plusieurs événements – conférences et discussions ouvertes – dans les cafés environnants du campus.

La formation populaire existe depuis des siècles, et en ce sens les universités populaires ne sont pas un modèle réellement nouveau. Toutefois, dans les dix dernières années, en grande partie suite à l’initiative de Michel Onfray, qui a fondé l’Université populaire de Caen, le concept a grandement gagné en popularité.

Les universités populaires ne sont pas des universités : bien souvent, il s’agit d’organismes ou d’associations indépendantes, voire non-incorporées, qui offrent à tous les citoyens un environnement d’apprentissage sans contrainte. Il ne s’agit pas non plus de centres de formations populaires, comme il en existe dans le milieu communautaire et dans de nombreuses bibliothèques. La structure est souple, et ne s’inscrit pas dans une démarche planifiée de développement local. Cette souplesse et cette légèreté, peut-on argumenter, est la clef de son succès.

Salon B, boulevard Saint-Laurent, septembre 2011

« BookCamp Montréal est ouvert à  toutes les propositions d’ateliers et de conférences. Tous sont invités à proposer un sujet afin de favoriser les périodes d’échanges et de discussions.  Chaque atelier thématique dure environ une heure et commence par une présentation d’une quinzaine de minutes, suivi d’échanges informels.» expliquait l’année dernière Christian Liboiron, un des organisateurs de BookCamp Montréal, l’anticonférence du livre, de la littérature et du numérique.

L’événement, qui se tiendra de nouveau le 30 septembre 2011, a réuni en 2010 plus de 115 personnes issues de toutes les sphères du milieu du livre, du graphiste au programmeur, et incluant l’auteur et le lecteur (les grands oubliés de l’industrie !). Malgré (ou en raison de) l’absence de programme préétabli, la journée a été propice aux discussions et au débat sur les diverses réalités – légales, économiques, philosophiques, littéraires – propre au milieu du livre.

BookCamp n’est qu’une des dizaines d’anticonférences qui se tiennent chaque année à Montréal, et le phénomène existe dans toutes les grandes villes d’Amérique et d’Europe. Ces événements – et leurs cousins les soirées de micro-conférences comme Pecha Kucha et Ignite – offrent des occasions de rassemblement pour de nombreuses communautés, et en particulier celles liées aux mondes du design et du web, où la formule est très populaire. Le modèle est séduisant parce qu’il court-circuite celui de l’autorité prof-élève afin de créer un contexte où chacun vient pour apprendre et réfléchir ensemble.

Souvent appelés BarCamps, les anticonférences ont initialement été inspirées par l’événement FooCamp organisé par O’Reilly Media en 2003. Depuis, plusieurs modèles et variantes ont vu le jour, mais ces événements ont en commun d’être organisés par une communauté, pour elle-même, et de permettre à tous de prendre le micro.

À Montréal, les anticonférences se tiennent dans des universités, des centres communautaires, des galeries et des théâtres… mais jusqu’à présent, aucune bibliothèque. Le BookCamp se tient dans un salon funéraire, preuve que la recherche d’espace est toujours un problème.

Les anticonférences ne sont pas des universités populaires, car ce sont des événements ponctuels qui offrent une structure qui se veut horizontale. Ce ne sont pas non plus des colloques ou des congrès, car généralement le programme n’est pas connu à l’avance, et le pouvoir n’est pas entre les mains des organisateurs, mais des participants.

Trois perspectives personnelles

Les espaces physiques et les nouvelles pratiques mentionnées dans cet article ont plusieurs points en commun. Ils ont tous été inventés ou sont en forte croissance depuis les 10 dernières années. Il s’agit de modèles reproductibles et adaptables dans un contexte bien précis. Il s’agit de projets qui émergent et reposent sur la communauté, plutôt que d’êtres des initiatives planifiées par des autorités gouvernementales ou privées. Il s’agit d’initiatives qui invitent à la participation des citoyens, au partage et à la démocratisation du savoir. Et enfin, il s’agit d’initiatives qui s’inscrivent dans l’espace physique, à l’échelle locale, tout en tirant profit du numérique comme outil d’organisation et d’animation de communautés.

Ces espaces physiques et ces projets ont également en commun d’être d’importants catalyseurs et générateurs locaux de connaissances. Dans le cas des Fab labs, un processus de documentation, complètement géré par la communauté, existe déjà. Autrement, la connaissance est tacite, évolutive, mais néanmoins transmise, et offerte, en théorie, à l’ensemble des citoyens.

L’ensemble de ces projets ont émergés et opèrent de manière complètement indépendante des bibliothèques publiques, qui pourtant, seraient des alliés naturels dans ce renouveau d’initiatives communautaires destinées à favoriser l’accès au savoir. Sachant cela, quel rôle les bibliothèques et bibliothécaires peuvent-elles jouer ?

La question demeure ouverte, et j’espère qu’elle suscitera de nombreuses discussions. Voici néanmoins trois perspectives personnelles.

On pourrait imaginer que les réseaux de bibliothèques publiques puissent déployer des bibliothécaires en résidence dans les living labs et fab labs. Ces bibliothécaires, pleinement intégrées, pourraient documenter la connaissance qui se construit dans ces espaces, accueillir et initier les citoyens dans leur découverte de cet univers informationnel, et organiser des activités visant à transmettre et vulgariser auprès du grand public la connaissance qui s’y trouve – qu’il s’agisse de projets à visée sociales ou de collection d’objets numériques qui n’attendent que d’être fabriqués.

Ensuite, les bibliothèques pourraient davantage s’inspirer et collaborer avec les espaces de coworking existants, afin de créer dans les bibliothèques des espaces de travail partagé accessibles gratuitement ou à faible coût aux travailleurs autonomes, étudiants, et autres citoyens à la recherche d’un espace convivial et vivant où mener ses projets. Cela dépasse la mise à disposition de tables de travail à ses usagers. Comme l’indiquait Patrick Tanguay, la valeur ajoutée réside dans la communauté, qu’il faut développer et animer. L’ambiance des lieux est certainement aussi une clef du succès, et les cafés sont en ce sens sans doute davantage une source d’inspiration pour les coworkings que les bibliothèque traditionnelles.

Finalement, les bibliothèques sont des lieux tout naturels pour accueillir des événements  tels que les universités populaires et les anticonférences. La bibliothèque publique, dans sa mission de démocratiser l’accès à la culture, à l’information et au savoir, devrait plus activement soutenir les initiatives citoyennes de partage de connaissances. Le problème est que la plupart des bibliothèques sont aménagées de manière à mettre l’emphase sur la collection documentaire et n’ont par conséquent pas l’espace ou les ressources nécessaire pour accueillir de tels événements. Cela, bien sûr, devrait être planifié dans l’aménagement des bibliothèques.

Il n’en demeure pas moins que ces initiatives offrent, dans les villes où elles sont développées, un formidable contexte pour le milieu des bibliothèques. Les opportunités de travailler en partenariat avec des initiatives locales qui, sans être en concurrence, partagent les valeurs et des éléments de mission avec les nôtres, ouvre la voie, peut-être, à de nouveaux modèles de services pour les bibliothèques à l’ère de la culture du partage et de la dématérialisation.

25 février 2010

Le coworking: un modèle d'avenir pour les bibliothèques?

Ça fait longtemps que je reporte l’écriture de ce billet, comme c’est souvent le cas avec les sujets plus importants que je veux aborder. (Mon billet précédent n’en faisant pas partie!) Je lance aujourd’hui une discussion qui, je l’espère, rejoindra autant la communauté des bibliothèques que celle du coworking (on dit également cotravail, mais pour les besoins du billet, je vais conserver le terme généralement associé au mouvement).

Tout d’abord, quelques observations:

Les cafés sont des lieux populaires auprès des travailleurs indépendants et des étudiants

Je n’ose pas dire «plus populaires que les bibliothèques» car je n’ai trouvé aucune étude sur la question, mais de mes propres observations, les bibliothèques ne sont pas la destination de prédilection pour une majorité d’étudiants et de travailleurs indépendants qui veulent passer la journée à travailler à l’extérieur de chez eux.

RueMasson.com, un tout nouveau site Web qui célèbre le quartier du vieux Rosemont à Montréal, publiait il y a quelques jours un billet intitulé Enquête : les meilleurs endroits où travailler avec son ordinateur. Leurs critères d’évaluation sont assez révélateurs: ambiance, nourriture, service, internet et prises de courant, confort. En d’autres mots, si on veut passer la journée à travailler, on cherche une ambiance agréable, on veut pouvoir manger sur place et boire son café, sans devoir quitter sa table et transporter son ordinateur et ses livres. J’ajouterais qu’on veut également pouvoir arriver très tôt, partir très tard, travailler en groupe, parler au téléphone, etc. Tant de choses souvent difficiles, parfois interdites, dans la plupart des bibliothèques publiques; et pas toujours optimales dans les cafés non plus.

Pendant mes années d’étudiant et de travailleur autonome, j’ai constamment été, comme beaucoup de mes collègues, à la recherche de l’espace de travail idéal. Chez moi: trop de tentation à la procrastination, trop solitaire, et envie de changer d’air. Bibliothèque: heures d’ouvertures trop restreintes, obligation de se déplacer pour manger, ambiance parfois austère. Cafés: obligation de consommer, difficulté de se concentrer. Ce sont néanmoins les cafés, qui, généralement, remportaient la mise. On n’a qu’à entrer dans une Brûlerie St-Denis ou un Starbucks pour noter l’ampleur du phénomène.

À l’ère du numérique, les bibliothèques sont appelées à jouer de nouveaux rôles

Ce n’est une nouvelle pour personne: le modèle traditionnel des bibliothèques n’est plus tout à fait en phase avec les pratiques d’accès à l’information d’aujourd’hui. Ce que sera le nouveau modèle — ou plutôt, les nouveaux modèles — de la bibliothèque à l’ère du numérique laisse place à de nombreuses, intéressantes et pertinentes discussions dans le monde de la bibliothéconomie.

J’ai déjà parlé dans ce blogue du concept de troisième lieu, au sujet duquel je vous conseille vivement la lecture de la thèse de Mathilde Servet, Les bibliothèques troisième lieu. Dans sa thèse, elle observe un nouveau modèle de bibliothèque émerger: de véritables espaces publics pour la collectivité, des centres culturels et communautaires qui, après le lieu de résidence et le lieu de travail, deviendraient ainsi le troisième espace social des citoyens. Au Royaume-Uni, au Pays-Bas et en Scandinavie, les bibliothèques ont déjà pris ce virage avec des projets innovateurs comme les «Idea Store». En multipliant les programmes d’animation et de médiation de la lecture, et en faisant des bibliothèques des lieux de plus en plus animés, on se dirige dans cette direction au Québec également.

Je propose que l’on considère également les bibliothèques comme des deuxième lieu, à l’intention de ceux qui n’en ont pas. La bibliothèque deuxième et troisième lieu: un espace social de travail et un lieu d’échange des connaissances dans la communauté.

Les bibliothèques sont naturellement des lieux de partage de connaissances

Quel est le rôle des bibliothèques, sinon de garantir à tous les citoyens un accès gratuit à la connaissance et à la culture? Si on admet que les centres culturels, lorsqu’ils existent, jouent le rôle de démocratiser certains arts en organisant expositions et spectacles gratuits, il reste aux bibliothèques de garantir un accès à la culture littéraire, à la culture scientifique, et… à «la connaissance». La connaissance des citoyens d’une ville est énorme, et elle se transmet souvent mieux par des échanges entre individus que par la lecture de documents écrits, qui ne contiennent qu’une partie de toute la connaissance en grande partie tacite.

Il m’apparaît naturel que les bibliothèques revendiquent le mandat de servir d’espaces d’échange de ces connaissances, en accueillant des événements qui ont de toutes manière déjà lieu, mais ailleurs (en ayant parfois de la difficulté à trouver un endroit, cela dit). Ces événements sont des occasions de rencontre entre les membres d’une communauté, et parfois même des occasions de développement de nouvelles connaissances. Leur simple existence témoigne de la vitalité de notre «société du savoir».

À Montréal, comme dans plusieurs autres grandes villes (mais Montréal est particulièrement dynamique à ce niveau), on ne compte plus le nombre d’événements du type «barcamp» qui se tiennent chaque mois, organisés par des bénévoles passionnés et impliqués dans leurs communautés respectives, qui échangent beaucoup en ligne mais qui comprennent l’importance de discuter et de se rencontrer physiquement. À ma connaissance, aucun de ces «camp» ne s’est déroulé dans une bibliothèque, alors que de nombreux se déroulent dans des espaces de travail de type «coworking», que je décrirai plus loin.

Pour suivre encore un peu l’actualité montréalaise, un groupe de personnes développent actuellement le projet Upop Montréal, une université populaire qui prévoit débuter ses activités à l’automne 2010, et qui offrira des cours ouvert à tous, à l’extérieur du modèle académique traditionnel. Comme les autres événements mentionnés, il s’agit d’une initiative purement bénévole, probablement non subventionnée et sans modèle d’affaire sinon trouver des commanditaires pour absorber les coûts. La philosophie n’est pas de faire de l’argent, mais de partager des expériences, diffuser des connaissances, rencontrer des personnes enrichissantes. Il me semble que ce type d’activité devrait naturellement être accueilli par des institutions dont la vocation est la circulation des connaissances dans la communauté. Les bibliothèques en font partie.

Le mouvement du «coworking» à la rescousse

«Did you know that there is a global community of people dedicated to the values of Collaboration, Openness, Community, Accessibility, and Sustainability in their workplaces?»coworking.com.

14% des travailleurs québécois sont des travailleurs indépendants, selon Emploi Québec, et, contrairement à la croyance, ce taux serait relativement stable depuis 20 ans. Mais si le nombre de travailleurs indépendants n’a pas significativement augmenté, on a pendant cette période vu l’arrivée du Web et l’émergence d’une forte culture participative. Peut-être le mouvement des coworking est-il issu de cette culture?

«Working alone sucks» ont commencé à proclamer travailleurs de partout, dès 1999. Un mouvement est né. «A movement to create a community of cafe-like collaboration spaces», comme le décrit le blogue coworking.info. Des espaces de travail conviviaux, des foyers de collaboration. Des lieux qui sont, justement, à la fois des deuxième lieu (lieu de travail) et des troisième lieu (lieu de vie citoyenne).

À Montréal, le premier espace de coworking est Station C, fondé en 2008 par Daniel Mireault et Patrick Tanguay. Dans son manifeste, on peut lire que «La Station C est un espace de travail qui encourage la collaboration, l’esprit de communauté, et les heureuses surprises. Nous offrons un point de rencontre aux créateurs et aux innovateurs, qu’ils soient entrepreneurs, travailleurs autonomes, geeks, designers, rédacteurs, artistes ou activistes. La Station C appartient au mouvement international du co-travail, qui vise à réunir les avantages d’un bureau, d’un café, d’un salon, d’un incubateur d’entreprises, et d’un lieu public

Puis est apparu en 2009 la coopérative ECTO. On peut lire sur son site que «ECTO réunit un ensemble d’individus mus par le désir de mettre en place une nouvelle forme d’organisation du travail, adaptée à la réalité économique du XXIe siècle. S’appuyant sur le modèle des coworking spaces (un mouvement en plein essor), la coopérative ECTO offre à ses membres un espace collectif de travail et d’échanges qui permet de nourrir le travail des uns et des autres, tout en contribuant à leur mieux-être, et en encourageant la synergie entre les personnes qui travaillent dans des domaines distincts.»

Ces espaces montréalais s’inscrivent dans la communauté grandissante des coworking dans le monde [carte]. C’est une communauté transparente et ouverte, toujours prête à aider les nouveaux projets: «500+ people from around the world, working together on this. There is no central organization, only leagues of interested individuals, making these spaces happen.»

Qu’est-ce que les bibliothèques ont à voir là-dedans?

Si on peut aisément voir dans les bibliothèques le mandat de servir de lieux d’accès à la connaissance pour tous, il n’est pas aussi simple de justifier qu’elles devraient également servir d’espaces de travail quotidiens pour un ensemble de travailleurs indépendants. Pourtant, la demande est certainement là.

Il ne serait pas difficile de remplir des bibliothèques de pigistes, graphistes, programmeurs, écrivains, étudiants et autres travailleurs qui, plus souvent qu’autrement, travaillent de chez eux. On créerait certainement de la sorte de véritables pôles d’activité, d’où émaneraient certainement de nombreux projets et des collaborations entre travailleurs aux horizons divers. La bibliothèque comme pôle d’innovation: pourquoi pas? Mais cela se fera à condition que les bibliothèques participantes soient conçues et gérées à cette fin, qu’elles soient animées d’une vitalité créative, bref, d’une véritable «ambiance de café», pour reprendre l’expression du mouvement.

Enfin, pour conclure, je dois préciser que l’idée que j’avance ici n’est certainement pas que les bibliothèques publiques fassent compétition au coworking… mais plutôt qu’elles joignent le mouvement! Et l’idée n’est pas non plus que toutes les bibliothèques adoptent ce modèle, mais que certaines, stratégiquement localisées, soient planifiées afin de répondre à ces besoins spécifiques. Pourra-t-on encore parler de bibliothèques? Là n’est pas la question. Si le terme peut ne pas sembler le plus approprié, l’institution qu’il y a derrière est, à mon avis, toute indiquée pour jouer ce rôle.