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16 octobre 2002

Les dessous d’un liquide brun

Café

Cet article est paru dans Le MotDit, Vol. 28, No. 4, le 16 octobre 2002

Lorsqu’on inhale l’arôme savoureux de ce doux liquide brunâtre, s’abandonnant à l’envoûtement des mystérieuses particules qui nous titillent généreusement les narines, puis, dans un élan incontrôlable, qu’on savoure notre première gorgée matinale, il est difficile de réaliser que derrière ce moment de pure harmonie gustative et olfactive se cache de nombreux faits malheureux et troublants, et que la complexe substance “qui endort quand on n’en prend pas” provient en fait d’une suintante misère où la pauvreté est omniprésente et la tasse de café matinale, inexistante.

Vous serez donc certainement aussi surpris que moi, nobles lecteurs, d’apprendre que, malgré l’onctuosité constante du contenu quotidien de ma tasse géante, le marché du café, dont les échanges se classent au deuxième rang mondial derrière le pétrole, vit actuellement une importante crise qui affecte 25 millions de caféiculteurs provenant de 45 pays différents. Le cause première de cette crise est la baisse drastique de la qualité du café, entraînée par une culture et une récolte plus intensive de la part des producteurs, laquelle fut amorcée suite à une vilaine recommandation de la Banque mondiale et du Fond monétaire international, qui encourageaient les pays producteurs de café à baser leur économie sur l’exportation de café, sans toutefois les prévenir des impacts qu’une telle concentration aurait sur le prix de vente des grains. Résultats : la phrase précédente est longue, la valeur des exportations de café des pays producteurs a chuté de 4 milliards US en 5 ans, et l’intensification de la production a entraîné une baisse de qualité des grains vendus, de même qu’une surproduction annuelle d’environ 540 millions de kg, soit une quantité 8% supérieure à la demande mondiale.

Ce déséquilibre flagrant entre l’offre et la demande explique la baisse de la valeur du café, laquelle a chuté de 70% depuis 1997 et est à son plus bas depuis 30 ans. Les torréfacteurs, toujours soucieux du bien-être d’autrui, en profitent pour exploiter plus que jamais les paysans producteurs du Tiers-Monde, en achetant leurs grains à un prix allant aussi bas que 60% de leurs coûts de production. C’est exact, une grande quantité de producteurs sont payés moins cher que leurs coûts de production ! Les caféiculteurs reçoivent en moyenne 24 cents par livre de café vendu à 3,50$ aux consommateurs. À côté de cela, les 4 principaux torréfacteurs (soit Kraft, Nestlé, Proctor & Gamble et Sara Lee), qui achètent à eux-seuls la moitié de la production mondiale de café non-torréfié, font des profits faramineux pour un produit d’alimentation, qui vont de 17 à 26% et qui se chiffrent en milliards de dollars.

Jusqu’en 1989, une réglementation administrée par l’Organisation internationale du café (OIC) forçait les pays producteurs à négocier les prix d’exportation afin de maintenir un prix acceptable et stable. Aujourd’hui, cette entente n’est plus respectée, et les producteurs, sans ressources, sont forcés de vendre leurs grains au prix dérisoire qu’on leur impose.

Afin d’éviter que des millions de producteurs fassent faillite dans les années à venir, la bienveillante organisation Oxfam a formulé un plan d’action détaillé, qui insiste notamment sur l’importance de revenir à la production de café de qualité afin que la production mondiale n’excède pas la demande.

Il est sûr que de telles mesures doivent être prises, mais que pouvons-nous faire, nous, pauvres consommateurs cégépiens que nous sommes, pour contribuer à ce que stoppe cette inacceptable injustice ? Cette fois, profitons-en, une réponse existe à cette question. Il est évident que je l’ai incluse dans la prochaine partie de cet éditorial, judicieusement séparée par un sous-titre peu original.

Le commerce équitable

Le commerce équitable, qui touche toutes sortes de produits, dont le café, vise à équilibrer les échanges effectués entre les petits producteurs et les consommateurs. Cela se fait en permettant à des coopératives de producteurs du Sud d’accéder aux marchés du Nord sans passer par les nombreux revendeurs intermédiaires qui empochent chacun une part significative des profits, ne laissant que des miettes à ceux qui font tout le travail. Avant de se rendre jusqu’au consommateur, le café conventionnel franchit 7 étapes, alors que le café équitable n’en franchit que 3. Ainsi, il est possible d’assurer au producteur au moins 1,26$ US la livre, soit 5 fois plus que ne le permet la route conventionnelle.

Le commerce équitable, qui existe depuis les années 50, prend de plus en plus d’expansion, et touche actuellement quelque 5 millions de producteurs et artisans. Les ventes canadiennes de café équitable ont grimpé de 700% depuis 1998, et il existe maintenant plus de 500 points de vente au Québec, dont notre cher café étudiant. Il s’agit d’une initiative qui a fait ses preuves et qu’il est souhaitable d’encourager, ne serait-ce que pour montrer aux multinationales du café que leurs politiques sont connues et contestées. Certes, à court terme, se tourner vers le café équitable ne saurait pas solutionner la crise du café qui menace actuellement 25 millions d’exploitants agricoles. Pour cela, l’application du plan d’action proposé par Oxfam s’avère nécessaire et urgent.

En ce qui me concerne, je m’en vais de ce pas ne pas me confectionner du Nescafé.