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3 novembre 2014

L’utopie du Métronome

Article publié dans Bibliothèque(s), la revue de l’Association des bibliothécaires de France (ABF), no. 76, dans le cadre d’un dossier sur les Communs de la connaissance, octobre 2014.

«Qu’est-ce qu’une bibliothèque?». Posez la question et on vous répondra presque toujours que la bibliothèque est un lieu, un bâtiment, un espace. La bibliothèque évoque cet immeuble où on se rend, qui abrite des collections et est le foyer de divers services — la bibliothèque, notre bibliothèque. Ce sens éclipse hélas un sens plus fondamental, intangible, et pourtant bien concret, que nous oublions tous trop souvent, même entre bibliothécaires: avant d’être un lieu, la bibliothèque publique est une institution qui occupe un rôle on ne peut plus fondamental au sein de nos sociétés, celui de garantir l’accès universel au savoir et à la culture.

La bibliothèque souffre de cette opposition entre le lieu délimité qu’est le bâtiment et la communauté qu’est son rayon d’action réel. Nous percevons la bibliothèque comme un équipement public plutôt que comme le foyer intellectuel et culturel de la société. On se plaît à rêver à des signatures architecturales puissantes et à une intégration poussée de la technologie, et trop souvent, on oublie que les bâtiments et les technologies ne sont que des moyens à notre disposition. Comme toute institution, la mesure du succès devrait se mesurer relativement à l’atteinte de notre mission, et cela ne se calcule pas simplement en nombre de prêts et en fréquentation.

Tout est une question de posture. En tant que bibliothécaires, notre terrain de jeu n’est pas limité aux murs d’un bâtiment. Nous sommes les gestionnaires, les ambassadeurs et les facilititateurs de la circulation de l’information, du savoir et de la culture à l’échelle de notre communauté, qu’il s’agisse d’un pays, d’une ville, d’un quartier ou d’un établissement d’enseignement. Les espaces physiques dont nous disposons sont certes de formidables atouts. Ils nous permettent d’assurer un ancrage réel au coeur des communautés. Mais ces lieux délimités doivent être placés au service d’une mission, celle d’une institution dont le terrain de jeu réel est beaucoup plus vaste. La bibliothèque peut et doit investir l’ensemble de sa communauté pour atteindre ses objectifs d’accès au savoir et à la culture.

L’institution

Pour les fins de l’exercice, imaginons une ville fictive où les bibliothèques n’existent pas, Métropolia. Les élus et dirigeants de cette ville, visionnaires qu’ils sont, décident de fonder une institution publique indépendante dont la mission serait de préserver à travers les siècles le patrimoine, la culture et l’histoire de la ville et de ses habitants, tout en travaillant activement à ce que chaque citoyen, sans exception, puisse bénéficier d’un accès égal et complet à la culture et au savoir de l’humanité. Ils nomment cette institution le «Métronome» et suite à un concours, placent à la tête de l’organisation une certaine Eva, artiste intellectuelle reconnue pour ses talents de gestionnaire. Celle-ci dispose d’un budget important, mais limité, afin de bâtir une organisation capable de remplir sa vocation ambitieuse dans le contexte social, économique et culturel contemporain, tout en maintenant sa capacité de s’adapter continuellement aux changements rapides de la société au cours des prochaines décennies.

Que feriez-vous à la place d’Eva? Voilà une question essentielle, hautement stimulante, que doivent se poser les bibliothécaires aujourd’hui.

Pour sa part, le premier réflexe d’Eva est d’établir son organisation comme un acteur de premier plan dans toutes les causes d’accès au savoir. Elle se positionne comme leader pour la défense de la liberté d’expression, la science ouverte, l’accès à l’éducation, le logiciel libre, les données ouvertes, les biens communs. Mais son organisation ne se contente pas de militer pour toutes ces causes: elle prend sur ses épaules de créer et d’aider des initiatives qui tentent d’apporter des solutions. Elle crée un laboratoire de technologies ouvertes; elle accompagne sa ville et différentes institutions locales dans la libération de leurs données publiques; et elle développe différentes technologies qui aident les acteurs locaux à communiquer entre eux et avec la population. Son grand projet est de créer une ville ouverte: où il est possible de visualiser le bouillonnement social, culturel et intellectuel local.

Eva sait qu’il ne s’agit que d’un début. Elle doit également agir dans le secteur de l’éducation, en partenariat avec les écoles, afin de développer d’une part les compétences informationnelles de la population, mais également valoriser et rendre accessible le développement d’une éducation humaniste alliant arts, sciences et aptitudes techniques. Elle doit également s’assurer de la préservation du patrimoine, et a quelques idées pour le développement de programmes ambitieux qui permettraient de documenter l’histoire locale, préserver les collections documentaires et les collections d’oeuvres d’art.

Peu à peu, elle est amenée à créer des espaces physiques dans la ville, des lieux qui tout à la fois incarnent la mission et aident à la remplir.

Le lieu

Projetons-nous quelques années dans le futur, et considérons un résident de notre ville fictive, Pierre, 23 ans, étudiant en biologie qui, lorsqu’il n’étudie pas, est surtout préoccupé par ses projets d’horticulture expérimentale. Pierre est également un grand amateur de café. Il se plaît à étudier dans les meilleurs cafés de Métropolia, qui compte une dizaine de cafés «4e vague», ces établissements reconnus pour leur désir de maîtriser à la perfection l’art de créer un café, tout en proposant les ambiances les plus agréables du monde pour la dégustation, et accessoirement, les discussions entre amis et le travail individuel.

Un matin, Pierre voit apparaître une nouvelle adresse dans le répertoire des cafés 4e vague: le Métronome #1. En plus, c’est dans son quartier! Excité à l’idée de découvrir ce nouveau lieu, il note l’adresse et s’empresse de s’y rendre. En approchant la destination, il remarque que le lieu est situé au coeur d’un parc verdoyant. Il entre dans le parc et voit au loin une structure cubique en verre de deux étages, dans laquelle la nature semble intrinsèquement interreliés. Un design qui ne rend pas indifférent l’horticole en lui. S’agit-il de ce café 4e vague? Il s’y aventure.

L’intérieur est quelque peut surprenant. il ne s’agit certainement pas d’un café typique. En fait, s’agit-il d’un café? La première scène qui capte son attention est un groupe d’hommes et de femmes d’un certain âge occupés à construire un navire miniature à partir d’une montagne de blocs Lego, sous la supervision d’un adolescent très attentif.

Pierre s’avance vers le comptoir au fond de la pièce. Derrière, il reconnaît son amie Jasmine, barista de renom. Elle le salue et commence à lui préparer un cappucino, qu’elle sait être son breuvage caféiné de prédilection. Remarquant son regard quelque peut incrédule, elle lui explique que le Métronome #1 n’est pas à proprement un café, mais un espace public dédié à la curiosité et à la créativité humaine.

Elle invite Pierre à se promener dans le bâtiment, en lui expliquant qu’il trouvera à l’étage un grand espace de travail partagé: l’endroit idéal pour le travail individuel ou collaboratif. Elle lui explique également qu’il pourra trouver sur le web une collection impressionnante de livres, films et musiques sur tous les sujets.

Pierre prend son café et monte à l’étage, traversant sur son chemin un lieu avec des machines à vapeur manipulées par des adolescents. Dans une autre pièce, il voit un vingtaine de personnes faire la file devant ce qui semble être une petite salle de cinéma d’immersion, avec casques de réalité virtuelle. Il peut voir que le film sera un documentaire sur les fonds marins.

Il arrive enfin à l’espace de travail partagé. Deux des murs sont recouverts de livres et de fenêtres, et les deux autres de tableaux blancs, où quelques personnes concentrées écrivent des équations mathématiques. L’espace est rempli de petite tables en bois, et à en juger par leur disposition, les usagers de l’espace ne se gênent pas pour les déplacer et les aménager selon leur goût.

Pierre s’assoit à un table et allume son ordinateur portable. Une fois connecté au web, on l’invite, sur le site du Métronome, à partager, s’il le souhaite, ce sur quoi il est en train de travailler. «Je rédige une thèse sur la domestication des renards en banlieue parisienne.» Aussitôt envoyé, il voit son avatar apparaître sur un des tableaux blancs de l’espace. Il peut également voir les projets des autres membres de l’espace. Un d’entre eux étudie la représentation de la mécanique quantique dans le cinéma d’horreur italien. Fascinant.

Après une dizaine de minutes de travail, une personne entre dans la pièce et le repère du regard. Elle s’avance vers lui: «Bonjour, je suis Mathilde, métrothécaire. Pardonnez-moi de vous déranger, mais j’ai vu que vous étiez spécialistes de renards. J’aimerais savoir si vous seriez intéressé à aider un enfant du quartier, Jules, qui rédige un travail scolaire sur les renards en ce moment. Il est présentement dans l’atrium.» Ravi, Pierre accepte, et part à la rencontre de Jules.

Après cette première journée au Métronome #1, Pierre continue à en fréquenter le site web, où il est mis en lien avec des clubs d’agriculture urbaine du quartier, et est par ricochet invité à participer à la création d’un jardin de cactus dans un hôpital. Le Métronome, cette étrange organisation municipale qu’il découvre peu à peu, semble parvenir à créer du lien social, et favoriser la rencontre entre les citoyens. C’est toute une communauté — sa communauté, son quartier — qui se révèle peu à peu à lui.

Alors qu’auparavant son monde se réduisait essentiellement à son appartement, le café, l’université et son bar préféré, entouré presque exclusivement de gens de sa génération, Pierre se surprend maintenant à être de plus en plus impliqué dans toutes sortes d’initiatives intéressantes. Il connaît maintenant ses voisins et les organismes du quartier, il anime un club de lecture de romans policiers horticoles, et il est bénévole dans un grand projet de numérisation de la mémoire locale. À travers tous ces projets, il en apprend sur une foule de sujets qui le passionnent, il en apprend sur sa ville, et plus important que tout, il apprend à devenir un citoyen actif et pleinement intégré à sa communauté.



1 Comment

Un très beau texte.

Posted by Gauthier Mylene on 6 novembre 2014 @ 3

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